Violences sexuelles durant le conflit armé : lutte et espoir pour les femmes du Guatemala

Le 24 septembre 2012, victimes et témoins de l’esclavage sexuel perpétré dans le détachement militaire de Sepur Zarco (1982-1986), en Alta Verapaz, témoignent en audience préliminaire(1). Une première internationale car jamais un tribunal national n’avait jugé un tel cas avant ce jour.

Une femme témoigne en audience préliminaire du 24 septembre 2012. Photo de Sandra Sebastian

Les crimes d’esclavage sont systématiques au sein des stratégies contre-insurrectionnelles(2), complémentaires de la répression armée, et beaucoup plus difficiles à juger pour des raisons que nous développerons. Il s’agit d’un processus d’isolement et de destruction physique et psychologique des femmes, des familles et des communautés. L’appareil d’Etat voulait ainsi s’attaquer aux insurgés en frappant indistinctement la population et en imposant l’exemple de ces pratiques comme réponse à la subversion. Le récent conflit libyen a également laissé entrevoir l’existence de cette stratégie ordonnée par les plus hautes instances.

Au Guatemala, nous devons cette première historique à un long processus d’identification, d’accompagnement psychologique, et de reconstruction de l’Histoire à partir des mémoires profondément marquées des victimes et des témoins.

« Veuves, nous étions les jouets des soldats »

Devant le juge, 15 femmes et 4 hommes témoignent anonymement : en 1982, les forces armées régulières s’installent à Sepur Zarco avec l’aide de la population. Très vite, la tristement célèbre logique s’installe : les militaires accusent des familles d’appartenir ou de coopérer à la guérilla. Sur ces accusations arbitraires, les hommes sont arrêtés, torturés, et exécutés dans le secret des murs du détachement. Les femmes et leurs filles sont violées et réduites à l’esclavage. De nombreuses femmes vivent dans le camp militaire, sur le lieu de l’assassinat de leurs maris, de leurs pères, de leurs amis tout en subissant les plus basses volontés de leurs meurtriers jusqu’en 1986. Une victime résume ainsi « veuves, nous étions les jouets des soldats ».

Affronter la politique du silence, de l’oubli et de l’impunité

A la suite du tribunal de conscience organisé en mars 2010 à l’initiative de nombreuses associations, et porté par la volonté des victimes d’accéder à un procès, l’association Mujeres Transformando el Mundo(3) (MTM) commence un travail juridique, non sans entraves.

A l’occasion d’une entrevue, Paula Barrios de MTM nous explique que « les cas d’esclavage sexuel sont indissociables du génocide et de la responsabilité des instances gouvernantes de l’époque, et en tant que tel, la recherche de la vérité subit les mêmes entraves et menaces que le procès contre les responsables intellectuels du génocide ». Elle regrette qu’« il existe une politique du pardon et de l’oubli, le refus de rechercher et d’accepter la vérité du conflit armé »(4).

Au niveau communautaire, la situation est tout aussi préoccupante car les victimes cohabitent avec les coupables dans un contexte de tensions et de divisions internes à l’image de la société guatémaltèque : « justice » versus « silence, oubli et impunité ».

Affronter le sexisme d’une société et le tabou du viol

Le défi est d’autant plus grand que le viol demeure un sujet tabou, écrasé sous la pression sociale, le caractère patriarcal de la société et l’inconscient collectif qui attribue à la victime la faute du viol.

Paula Barrios mentionne l’affaire de la « rue Roosevelt », une série récente de viols au cœur de la capitale, à laquelle le ministère de l’Intérieur aurait répondu par un communiqué appelant les femmes à « ne pas porter de tenues provocatrices ». Au-delà du sens immédiat de ce type de déclaration qui se passe de commentaires, s’installe la grave et séculaire menace de reproduire les raisonnements inconscients qui favorisent la stigmatisation de la victime du viol.

Avant le début du procès, nous avions rencontré Cécilia, chargée des problématiques des femmes indigènes au sein de l’association Puente de Paz. Elle ajoute deux grands freins au changement : l’influence de l’histoire et du droit.

« Le sexisme de notre société ne date pas seulement d’il y a 500 ans et du développement de la religion catholique au Guatemala ; si la féminité du divin dans la société traditionnelle maya apportait un certain respect de la femme engendrant la vie à l’image de la Terre Mère, l’organisation de la communauté demeurait profondément masculine. Il serait faux de ne blâmer que la culture importée d’Europe » et d’ajouter que « les lois sont faites par les hommes, pour les hommes. Prenons les titres de propriétés des terres : sur les documents notariés, seul le nom de l’homme est mentionné. Il est donc seul propriétaire, et la famille, aux yeux de l’Etat, c’est l’homme. Si une femme fuit le foyer pour violences ou viol conjugal, avec ou sans ses enfants, elle n’aura aucun moyen de subsistance, aucune terre à cultiver. Elle est donc liée à un foyer, à un homme, et le droit n’est pas fait pour lui offrir l’opportunité de lutter contre cette situation  »(5).

Devant tous ces défis, à l’instar des jugements pour les crimes d’esclavage sexuel commis en Yougoslavie et au Rwanda(6), pourquoi le cas de Sepur Zarco n’a t-il pas été présenté devant les instances internationales ? Paula Barrios nous répond :

« Nous aurions pu présenter le cas à l’étranger… Mais c’est ici que les barrières doivent tomber ! ».

1. « Les victimes témoignes des outrages des soldats ». Prensa Libre, 25 septembre 2012.
2. « La violence sexuelle dans les conflits armés : une pratique cruelle, inacceptable et pourtant évitable ». Comité International de la Croix Rouge, 2 mars 2011.
3. « Femmes Transformant le Monde »
4. « Preuves anticipées dans un cas d’esclavage sexuel durant le conflit armé interne ». ACOGUATE, 10 décembre 2012.
5. Entretien du 14 septembre 2012, Playa Grande, Ixcán
6. « Le viol comme méthode de génocide au Rwanda ». The New York Times – Traduction Courrier International, 14 novembre 2002.

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