La résistance pacifique contre l’entreprise espagnole Hidro Santa Cruz s’intensifie à Barillas un an après l’état de siège

Alors qu’au Guatemala se tient actuellement le procès pour génocide contre l’ancien chef d’Etat de facto Efraín Ríos Montt, la répression se poursuit contre le mouvement social et particulièrement contre les activistes défenseur-es du territoire, et s’est gravement intensifiée au cours des derniers mois(1). Le cas Barillas en est un exemple. Il illustre la stratégie de criminalisation croissante –utilisant notamment le système judiciaire– contre les défenseur-es des droits humains, preuve en est la mise en détention de l’activiste Rubén Herrera, le 15 mars dernier. Récemment, les voisins du projet hydroélectrique ont installé un blocage pacifique empêchant en partie l’accès aux installations de l’entreprise Hidro Santa Cruz.

Dimanche 7 avril. Les habitants voisins du lieu-dit Poza Verde initient un blocage pacifique à deux endroits sur le chemin communautaire qui passe devant les installations de l’entreprise Hidro Santa Cruz, filiale de la mutinationale espagnole Ecoener-Hidralia Energía(2). L’entreprise prétend tirer profit de la rivière Cambalam, par la construction de deux centrales hydroélectriques, alors que le gouvernement guatémaltèque n’a ni informé ni consulté au préalable la population sur ce projet, tel que le prévoit la convention 169 de l’Organisation Internationale du Travail (OIT). La population du municipio de Santa Cruz Barillas a pourtant réalisé elle-même une consultation populaire, en 2007, refusant la construction de mégaprojets sur son territoire.

Alors que la presse nationale mentionne un groupe violent d’une cinquantaine de personnes, les médias alternatifs et accompagnateurs internationaux présents auprès des habitants en ce premier jour de manifestation, font part de centaines de personnes opposées à la présence de l’entreprise, qui, face à l’arrivée de nombreuses patrouilles de police et forces anti-émeutes, se mettent à prier. Inspirées par la résistance pacifique de La Puya, elles recevront au cours de cette première journée des appels de solidarité des municipios de San José del Golfo et San Pedro Ayampuc, où les habitants ont occupé de la même manière l’accès au projet minier El Tambor.

Mai 2012 : l’attaque de dirigeants communautaires provoque soulèvement populaire

Poza Verde : c’est là qu’est assassiné, le 1er mai 2012, le dirigeant communautaire Andrés Francisco Miguel, par deux employés de sécurité privée de Hidro Santa Cruz, selon Pablo Antonio Pablo et Esteban Bernabé, témoins qui survivent –avec de graves blessures– à l’attaque et aux coups de feu(3). Suite à cela, une foule se soulève dans le centre urbain de Barillas, provoquant blessés et dégâts matériels, notamment au niveau d’une caserne militaire. Le président Pérez Molina décrète alors un état de siège qui se matérialise par une invasion des forces armées dans la municipalité de Barillas et une suspension des droits tels que la liberté personnelle et de réunion –prétexte pour briser l’organisation et la résistance sociales–, un climat de terreur s’établit.

Rappelons que Santa Cruz Barillas, un des 32 municipios de Huehuetenango, situé à plus de 12 heures de trajet de Ciudad de Guatemala, a souffert, au début des années 80, neuf massacres perpétrés par les armées de Romeo Lucas García (1978-82) et Efraín Ríos Montt (1982-83) –originaire de ce même département(4). La population, à majorité maya Q’anjob’al, ayant connu la guerre civile, revit avec terreur la présence de l’armée. Les habitants des communautés fuient dans les montagnes, pour échapper à la menace des « listes noires » établies par des civils liés à Hidro Santa Cruz, qui à partir du 2 mai 2012, se chargent personnellement d’arrêter et de livrer des leaders communautaires à la base militaire et au commissariat de police.

Détentions arbitraires et prisonniers politiques

C’est dans ces conditions que commence l’incarcération des prisonniers politiques de Barillas, accusés entre autres de « terrorisme », les huit derniers (de douze) étant libérés en janvier 2013, après plus de huit mois de prison, dans les conditions carcérales plus que précaires du Guatemala(5). Suite à une plainte déposée auprès des Nations Unies par leur avocat, il a été résolu qu’il y a eu détention arbitraire(6). Aujourd’hui, vingt-deux personnes sont toujours sous la menace de mandats d’arrêt, et plusieurs ont fui leur foyer de peur d’être arrêtées. ■

1. Voir brève. Au sujet de Barillas, voir brèves de Solidarité Guatemala n°198, n°200 et n°202.
2. Voir vidéo : « Manifestación pacífica en Santa Cruz Barillas », Radio Santa Cruz, 7 avril 2013.
3. Les deux supposés employés de l’entreprise ont été arrêtés et sont en cours de procès.
4. P. Kobrak. Huehuetenango : historia de una guerra. Guatemala : CEDFOG, 2003. Le pire massacre, de Puente Alto (7 juillet 1982), a fait 353 morts.
5. Au Guatemala, il faut payer à l’entrée une tacha, « impôt » obligatoire pour éviter d’avoir des ennemis une fois en prison. Il faut payer pour tout (douche, bassine d’eau...). Les détenus ont vu leur santé affectée à cause des conditions sanitaires et leurs familles se sont endettées pour pouvoir leur rendre visite ponctuellement à la capitale. Ils ont été libérés, bénéficiant d’une procédure pénale simplifiée, qui les maintient liés à l’affaire. Si le ministère public ne trouve pas de preuves supplémentaires à présenter lors de la prochaine audience, prévue le 18 juin, et avec le versement de nouvelles pièces des avocats de la défense au dossier, telles que la résolution des Nations-Unies sur la détention arbitraire, ils pourraient bénéficier d’un non-lieu.
6. Voir entretien complet de Carlos Bezares : Les premières détentions de Barillas sont arbitraires, selon le Haut-Commissariat aux Droits de l’Homme des Nations Unies.

JPEG Criminalisé par plusieurs mandats d’arrêt, depuis 2009, l’activiste membre de l’Assemblée Départementale des peuples de Huehuetenango (ADH), Rubén Herrera — prenant la parole le 21 décembre 2012 à Huehuetenango sur cette photo — a été arrêté le 15 mars dernier. Depuis 2006, il accompagne les processus de consultations communautaires du département et est co-fondateur du Conseil des Peuples de l’Occident (CPO)*.

Au cours de nombreuses actions pacifiques, interpellations des autorités municipales et gouvernementales et réunions avec des instances de droits humains nationales (PDH) et internationales (Haut-Commissariat aux Droits de l’Homme), les leaders ont exprimé leur rejet à l’installation de l’entreprise, dénoncé les intimidations et menaces continues, et exigé l’arrêt des persécutions. La situation est très tendue : la population demande à ses leaders des résultats de ces rencontres organisées jusqu’à la capitale. Une explosion du conflit social est à craindre si la persécution contre les défenseur-es du territoire continue au-delà du 1er mai.

* Voir portrait : « Rubén Herrera NO es delincuente, Rubén debe ser puesto en libertad », Comunicarte, 30 mars 2013.

« Le conflit est résolu » selon Pérez Molina

En février, le président Pérez Molina assiste à un forum économique en Espagne et offre littéralement le territoire guatémaltèque aux investisseurs privés en leur assurant une sécurité totale pour entrer au Guatemala. Il affirme que le conflit lié à l’entreprise Hidro Santa Cruz est réglé, et que l’opposition provient d’une minorité d’habitants manipulés par des organisations environnementales.

Assassinat d’un ami du Collectif Guatemala

 
Daniel Pedro Mateo, Daniel Maya pour ses amis, leader communautaire de Santa Eulalia (Barillas) et fervent défenseur de la madre tierra, avait été kidnappé dimanche 7 avril et porté disparu. Son corps a été retrouvé sans vie, avec des marques de torture, le visage défiguré, 10 jours plus tard. Daniel, fondateur de la radio communautaire de Santa Eulalia Snuq’ Jolom Konob, avait participé aux ateliers vidéo du Collectif Guatemala. Humble, et souriant, il était profondément engagé dans la lutte contre les mégaprojets notamment l’entreprise hydroélectrique de Barillas. Amandine Grandjean, notre coordinatrice terrain, a assisté à son enterrement pour marquer sa solidarité et celle de notre organisation avec sa famille et ses compagnons de lutte. Combien encore de défenseurs de la terre seront assassinés pour le simple fait de vouloir informer que : la madre tierra no se vende, se ama y se defiende (la Terre mère ne se vend pas, elle s’aime et se défend) ?

Extraits d’un entretien avec l’avocat défenseur Carlos Bezares

« Ils ont été accusés de terrorisme et il est nécessaire d’établir clairement ce que recouvre ce délit. [...] Aux yeux de la loi, les faits violents du 1er mai sont parfaitement condamnables mais il reste à déterminer si la foule voulait un changement constitutionnel et essayait réellement de transformer l’Etat. Si ce n’était pas leur l’intention, alors on ne peut pas parler de terrorisme. Le fait d’avoir une opinion contraire à un modèle de développement national ne fait pas de toi un terroriste. Maintenant, si l’Etat continue à affirmer que les opinions contraires à ce modèle relèvent du terrorisme, on se rapproche d’un Etat anti-démocratique et répressif, frisant de près, toutes proportions gardées, un Etat fasciste.

Nous sommes préoccupés parce que la problématique sociale de Barillas n’a pas été résolue et qu’il est nécessaire de trouver une solution pour que le droit ne soit pas utilisé comme un instrument de répression. En ce sens, oui, nous restons inquiets si l’Etat n’assume pas son rôle de résolution dans ce conflit. Il ne s’agit pas tant d’essayer d’établir un dialogue entre l’entreprise et la communauté, mais plutôt que l’Etat écoute la population au travers de ses institutions, qu’il réponde à ses demandes, et que finalement il s’érige comme médiateur vis-à-vis de l’entreprise dans un souci de responsabilité envers sa population. Il est nécessaire, pour la paix sociale de Barrillas que l’Etat dise « nous reportons l’installation de ce barrage hydroélectrique », et ce sera à l’Etat d’assumer les coûts de l’investissement étranger, c’est-à-dire : « en tant qu’Etat, nous avons commis une erreur en donnant l’autorisation [de la construction] sans avoir écouté notre population et donc nous allons vous dédommager pour cela. On ne pourra pas établir votre entreprise parce que ma population ne le souhaite pas. Et ce sera à moi [Etat] de répondre à la demande populaire. »

Il faut considérer qu’au-delà du cas juridique, il s’agit d’un cas politique. Des forces parallèles qui n’apparaissent pas pendant les audiences exercent un ensemble de pressions. Le juge sait qu’il convient d’ordonner la remise en liberté dès la première audience. Cependant, il est sous le coup de tant de pressions politiques qu’il ne peut pas prendre cette décision à ce moment-là, et maintient la détention afin que les tensions politiques s’apaisent, et qu’il puisse par la suite exercer le droit en toute liberté et objectivité.

Si notre démocratie a aujourd’hui 27 ans et que 16 ans ont passé depuis la signature des Accords de paix, le renforcement de l’indépendance de l’organisme judiciaire reste insuffisant. Aujourd’hui encore, nous pouvons voir qu’il n’existe pas de réelle division des pouvoirs comme le montrent ces pressions politiques sur les juges. C’est pourquoi l’indépendance de l’organisme judiciaire reste une préoccupation dans cette transition démocratique. »

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