Retour sur la tournée des défenseures de Huehuetenango

Les profondes divisions qui traversent le Guatemala se manifestent de diverses façons. Le traitement de l’information sur ce pays est l’une d’entre elles. Alors que la récente vague de mobilisations attirait – à juste titre- l’attention des médias du monde entier, la situation tragique vécue par les communautés et populations autochtones était largement laissée de côté. Pourtant, celle-ci a également connu des développements importants ces derniers temps. La pression sur les ressources naturelles de l’altiplano guatémaltèque (minières et hydriques notamment) se fait toujours plus forte et avec elle l’augmentation de la répression.

C’est dans ce contexte qu’a été prise la décision d’organiser la venue en Europe de défenseures des droits humains du nord de Huehuetenango, pour faire entendre leur voix et sensibiliser le public et les institutions. Un message et une solidarité qu’Alba Cecilia et María Victoria auront portés à Madrid, Barcelone, Toulouse, Paris et Genève.

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Conférence-débat "Guatemala, les peuples autochtones face aux entreprises extractives", 15 septembre 2015

Attaques et résistances

La région nord de Huehuetenango est composée de huit municipalités, parmi lesquelles Santa Eulalia, Santa Cruz Barillas et San Mateo Ixtatán. Dans cette région de l’altiplano occidental, les peuples autochtones sont majoritaires et font vivre leurs formes traditionnelles d’organisation et de décision, telles que le Gouvernement ancestral plurinational q’anjob’al, chuj, akateko, popti et métis, présent à Santa Eulalia et dont fait activement partie María Victoria Pedro Mateo. Les habitants voient la nature comme étant sacrée et entretiennent un lien étroit avec elle, la protégeant et en prenant soin.

Mais tel n’est pas le point de vue des entreprises transnationales et des gouvernements successifs du Guatemala, qui considèrent, eux, les ressources naturelles comme source de profits. C’est en 2006 qu’arrive l’alerte. Malgré les tentatives du gouvernement de l’époque pour les dissimuler, la presse découvre l’existence de licences d’exploitation de cours d’eau à Santa Eulalia. La réaction des communautés ne se fait pas attendre, qui organisent des « référendums communautaires de bonne foi » (consultas comunitarias de buena fe), dont les résultats sont sans appel : non aux entreprises transnationales et aux mégaprojets. Plongeant leurs racines dans les traditions des peuples autochtones, ces mécanismes permettent de récupérer le tissu communautaire rompu durant le conflit armé interne, de sortir de la culture de peur et de revitaliser l’organisation des peuples. C’est dans ce processus de récupération que s’inscrit la création de l’Assemblée départementale des peuples de Huehuetenango et du Gouvernement ancestral plurinational.

À Santa Eulalia, la radio communautaire Snuq Jolom Konob’ participe de cet effort. Située dans les locaux de la mairie, elle diffuse des programmes en q’anjobal et en espagnol afin de « former et d’informer la population sur les entreprises » précise María Victoria, qui y est animatrice.

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Participation à la "Chronique des droits de l’Homme" de Véronique Gaymard sur RFI

Réprimer les leaders pour casser la dynamique communautaire

Cette mobilisation a réussi à empêcher à ce que l’entreprise espagnole Hidralia, présente dans la région sous le nom de Hidro Santa Cruz à Barillas, puisse concrétiser ses plans d’installations de projets hydroélectriques sur la rivière Cambalam, lieu sacré q’anjobal. Main dans la main avec le gouvernement, elle cherche donc à détruire l’organisation communautaire qui la défie. « Hidro Santa Cruz est arrivée à Barillas en disant aux gens qu’elle voulait acheter des terres pour planter du café et installer des serres, mais elle est venue accompagnée d’entreprises de sécurité qui sont chargées de signaler qui sont les leaders communautaires à la tête des processus de résistance. C’est là que commence une histoire d’horreur, d’horreur car ils désarticulent tout. Nous venons d’une dictature, d’un système politique corrompu, mais par nos efforts nous avons travaillé à le renverser. Nous avons créé des processus de participation communautaire, de participation des femmes, des jeunes ; mais quand arrivent des entreprises comme Hidro Santa Cruz ou Hidro San Luis [propriétaire d’un autre projet hydroélectrique, à Santa Eulalia], elles détruisent ce que nous avions gagné en termes de tissu communautaire » (1).

La présence des entreprises conduit à la division de la population. Une minorité s’est ralliée à elles, notamment des maires et des employés municipaux. Profitant de la faiblesse de l’État, les entreprises offrent de se substituer à celui-ci dans la construction d’écoles, d’équipements sportifs, de centres de santé ou l’attribution de bourses, sous le discours de la « responsabilité sociale », détruisant parallèlement l’environnement, dans le cas des projets miniers notamment et accaparant les terres destinées à l’agriculture familiale.

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Rencontre à la CNCDH avec Philippe Texier et Michel Forst, rapporteur spécial des Nations unies sur la situation des défenseurs des droits de l’Homme

La répression est un autre outil, utilisé de façon croissante. L’information des communautés étant centrale dans leur mobilisation, c’est à la radio Snuq Jolom Konob’ que s’est attaqué le maire de Santa Eulalia. Le 20 janvier dernier, avec l’aide d’employés municipaux, il a censuré celle-ci, bloquant l’accès à ses locaux et, malgré sa défaite aux élections du 6 septembre, la transmission reste cantonnée à internet, ce qui limite grandement son impact.

La répression peut prendre une forme particulièrement brutale, comme en avril 2013 lorsque le père de María Victoria, Daniel Pedro Mateo, était enlevé, torturé et assassiné par des inconnus. Elle peut également prendre la forme plus subtile de la criminalisation des leaders communautaires. L’objectif spécifique de la criminalisation est de délégitimer la lutte des peuples en présentant leur mobilisation comme la manipulation de quelques délinquants. Comme l’explique Alba Cecilia, les magistrats corrompus « attribuent des délits gravissimes qui ne prévoient pas de peine de substitution : enlèvement ou séquestration, terrorisme, coercition, menaces, incitation à la délinquance, entrave à l’exercice de la justice, atteinte à la sécurité nationale. Les décisions des juges visent à laisser en prison des citoyens considérés comme « gênants » par les entreprises extractives qui envahissent les territoires. C’est pour cela que les leaders sociaux de Santa Cruz Barillas, de Santa Eulalia et d’autres régions sont des prisonniers politiques » (2). 

Depuis le début de l’année, dix défenseurs des droits des peuples et du territoire ont été incarcérés dans le nord de Huehuetenango (3). Privés de leur droit à la liberté, les prisonniers sont soumis à de mauvais traitements, transportés d’un tribunal à l’autre menottés à l’arrière de pickups pour des trajets de plusieurs heures, les audiences se déroulant à Huehuetenango ou à Ciudad de Guatemala. Ces dernières sont régulièrement annulées ou suspendues, dans le but de fatiguer les prévenus et leurs avocats, très engagés mais peu nombreux.

La tournée européenne de María Victoria Pedro Mateo et Alba Cecilia Mérida aura permis de mieux faire connaître la situation de l’ensemble des prisonniers politiques de la région et de développer la solidarité entre nos pays. Lors de la soirée publique organisée par le Collectif Guatemala, Amnesty international et Terre des Hommes, la centaine de personnes présente aura ainsi pu écrire un message de soutien sur une banderole, qui servira de message de solidarité dans les prochaines mobilisations.

Nous remercions particulièrement le Secours catholique-Caritas France, Terre des Hommes, Non-Violence XXI, le Barreau de Paris pour leur soutien dans la réalisation de cette tournée, ainsi que France Amérique latine 31, Marina Yoc, Anne et Frédéric Pascal et tous les bénévoles qui ont participé à son succès. Un grand merci également à nos partenaires en Espagne et en Suisse, de la Plataforma de Solidaridad con Chiapas y Guatemala de Madrid, la Plataforma de Solidaridad con Guatemala de Barcelone, Km.207, PeaceWatch Switzerland, et la Plateforme internationale contre l’impunité.

1. Emma de Coro, "No van a pasar con sus minas, no van a pasar con sus hidroeléctricas", Diagonal, 24.09.15
2. Alba Cecilia Mérida, «  Les pas vers la liberté des peuples », 06.15
3. Pour un détail récent des cas et une analyse complète de la criminalisation dans la région, voir ACOGUATE, « Criminalización de defensores en el norte de Huehuetenango. Un análisis del contexto en el cual se ejerce »,07.09.15
4. Paulo Paranagua, « Le Guatemala entre le comique Jimmy Morales et la social-démocrate Sandra Torres  », 28.09.15 et sur le site de RFI

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