Huehuetenango : sentence historique contre la criminalisation

Bien que superbement ignorée par les grands titres de presse du pays, la récente libération des sept autorités communautaires de Barillas et Santa Eulalia représente une véritable lueur d’espoir pour les peuples autochtones du Guatemala comme pour le mouvement populaire en général. Devenus cibles de persécution pénale en raison de leur participation active à la lutte contre les entreprises hydroélectriques, Mynor López (1), Francisco Juan Pedro, Adalberto Villatoro, Arturo Juan Pablo, Ermitaño López, Domingo Baltazar et Rigoberto Juárez avaient été arrêtés les uns après les autres entre janvier et juin 2015, accusés de plusieurs délits dont ceux jugés particulièrement graves d’enlèvement et de séquestration.

Après avoir fait les frais pendant plus d’un an des stratégies de criminalisation déployées par les entreprises avec la complicité de l’État, en particulier de l’institution judiciaire, tous ont finalement été libérés au terme de ce que l’on peut d’ores et déjà considérer comme une sentence historique pour la reconnaissance des droits des peuples indigènes.

Au cours des deux semaines de débat qui se sont déroulées entre le 6 et le 22 juillet 2016, démontrer le caractère largement incohérent des accusations professées par le parquet et les plaignants constituait un enjeu essentiel. C’est néanmoins l’un des tours de force de la défense que d’avoir su à maintes reprises s’écarter de la seule discussion sur les faits pour attirer l’attention sur le contexte politique, économique, social et culturel au sein duquel interviennent de tels cas de criminalisation. Apportant un éclairage scientifique indispensable, les expertises présentées au cours du débat ont permis de restituer la situation vécue par les populations impliquées dans la défense du territoire dans un ensemble de dynamiques clairement identifiables, qui au Guatemala comme dans bien d’autres parties du monde, conduisent à l’asservissement croissant des peuples et à la destruction de leurs moyens d’existence.

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Ermitaño López à l’issue de l’audience du 22 juillet 2016
(photo : GHRC/Jhonathan GOmez)

Se référant à un concept popularisé par David Harvey, l’anthropologue Santiago Bastos a dressé les contours de cette nouvelle phase d’accumulation par dépossession, dont l’une des manifestations les plus visibles semble résider dans l’accaparement sauvage des territoires et des ressources naturelles. Une occasion d’effleurer la question épineuse de l’application des Accords de Paix et de mettre en cause les décisions politiques entérinées au lendemain de la guerre civile. Car si l’urgence de construire un ordre politique et économique plus juste avait placé la question des droits des peuples autochtones et de la « démocratie sociale » au cœur des négociations, il est cependant toujours bon de rappeler que dans les faits la fin des affrontements armés aura surtout permis de créer un climat favorable aux investissements nationaux et internationaux, marquant l’entrée de plein pied du pays dans l’ère de la globalisation néolibérale. Les mots n’ont pas manqué pour décrire le traumatisme individuel et collectif causé par l’imposition d’un modèle de développement « dominateur » et « prédateur », qui ne réussit à asseoir son emprise qu’en détruisant le lien communautaire et en générant un climat de peur et de défiance généralisée (2).

Deux conceptions du monde qui s’opposent

Une occasion aussi de souligner à quel point le conflit qui oppose l’État guatémaltèque et le monde des affaires aux populations autochtones représente tout autant un conflit d’intérêt qu’un choc frontal entre deux visions du monde. La docteur en psychologie sociale Olga Alicia Paz Bailey a nettement insisté sur l’incompréhension fondamentale qui existe entre les deux parties. D’un côté, des communautés pour qui la recherche de l’équilibre et du bien commun est au fondement de la vie sociale et de l’existence collective. De l’autre, des détenteurs du capital national et international, pour qui la seule réalité qui ait droit de cité semble être celle du profit et de la rentabilité. Une vision managériale et mercantiliste qui ne parvient pas à s’imposer en douceur, même lorsqu’elle se drape des atours du « développement économique ». C’est en des termes très durs que la psychologue a évoqué les ravages provoqués par l’arrivée des entreprises et la mise en œuvre de mécanismes visant à museler toute opposition.

Ramón Cadena a poursuivi en évoquant les stratégies de répression mises en œuvre conjointement par la sécurité privée des entreprises, la police nationale, l’armée et l’institution judiciaire. Il a rappelé que, si la pratique de l’assassinat sélectif était toujours de mise au Guatemala, la détention arbitraire était cependant devenue au cours des dernières années l’un des moyens privilégiés de faire taire les voix discordantes et de démanteler les organisations du mouvement social. Revenant sur la soumission de l’État aux intérêts corporatifs et sur la corruption endémique du Ministère public, il mit aussi fortement en cause les Centre d’administration et de justice, ce qui paraît assez ironique lorsque l’on se rappelle que ces institutions, créées à l’époque des Accords de Paix, furent pensées à l’origine comme un moyen de rapprocher la justice des populations autochtones et de favoriser le dialogue entre le système juridique étatique et le système juridique maya.

Il ne paraît pas inintéressant de souligner l’insistance avec laquelle la défense a mis en avant la qualité d’autorités communautaires des accusés. Une telle stratégie a permis de rendre encore plus évident le fait que ceux que le gouvernement et la presse se refusent à décrire autrement que comme des « terroristes » et des « agitateurs », sont en réalité des représentants élus et mandatés par leurs communautés. Mettant en lumière le fonctionnement finalement très horizontal des formes d’organisation politique autochtones, la sociologue Gladys Tzul a rappelé que l’autorité suprême revenait toujours à l’Assemblée, les mandats attribués étant toujours très encadrés et limités, en plus d’être généralement révocables à tout moment. De quoi contrarier la vision méprisante de foules manipulées par leurs chefs que certains médias peu avares de leçons de démocratie se plaisent à diffuser.

Rendre sa crédibilité au système de justice

Bien que trois mois se soient écoulés depuis, la sentence finale n’a sans doute pas fini de résonner dans les mémoires. Déjà connue pour son jugement contre l’ex-dictateur Efraín Ríos Montt en 2013, Yassmín Barrios a exprimé une fois de plus son attachement à une justice intègre et impartiale en faisant pencher résolument la balance du côté des peuples autochtones. Condamnant fermement la situation d’exclusion et de discrimination qui continue à être imposée aux populations autochtones, elle a tenu à rappeler à ses concitoyens que, selon sa Constitution, le Guatemala est un pays multiculturel et pluriethnique. Ses propos ont démontré une réelle compréhension des principes qui régissent les formes autochtones de gouvernement, formes de gouvernement dont elle a d’ailleurs salué le caractère profondément démocratique. Insistant sur l’urgence de reconnaître le travail réalisé par les autorités ancestrales et de respecter le pluralisme juridique, elle a aussi souligné la valeur d’un mode de résolution des conflits fondé non pas sur le châtiment mais sur la médiation et la réparation.

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Accueil des leaders communautaires à Santa Eulalia
(photo : Prensa Libre)

Si elle a fortement mis en avant le rôle joué par les entreprises dans l’accaparement des territoires, le pillage des ressources naturelles et la division communautaire, les responsabilités multiples engagées dans les stratégies de criminalisation l’ont également amenée à se prononcer sur les agissements ayant cours au cœur de l’institution judiciaire. S’élevant contre les tentatives visant à l’instrumentaliser, la présidente a manifestement souhaité donner à ce cas emblématique de la collusion entre le système de justice et les intérêts de l’oligarchie nationale, un caractère d’exemplarité. Elle est alors revenue à maintes reprises sur la nécessité de « rendre sa crédibilité au système de justice » du Guatemala : « Je crois que nous qui administrons la justice, nous sommes appelés à dire la vérité, à faire les choses bien. (...) Si nous les faisons mal, nous portons préjudice à tout le système de justice de notre pays. Je crois que comme juges, nous n’avons pas à être instrumentalisés ».

« Je crois en votre innocence »

S’adressant directement au parquet, elle déclara presque aussitôt : « Que vous présentiez des accusations, mais soutenues, parce qu’il n’est pas possible de détenir une personne sans preuves. Il y a des femmes, des épouses, des filles, toute une famille qui est en train de souffrir. Cela n’est pas correct ». Bien que les deux autres juges se soient refusés à admettre l’innocence d’Ermitaño López et de Rigoberto Juárez pour des délits mineurs, tous les défenseurs du territoire ont pu être mis en liberté immédiate. Yassmín Barrios, qui a d’ailleurs tenu à exprimer publiquement son désaccord avec ses collègues, s’est adressée directement aux deux intéressés pour leur faire savoir qu’elle était convaincue de leur innocence. C’est toutefois aux les entreprises qu’elle a dirigé ses derniers mots : « Les entrepreneurs ne sont pas ici, mais je veux leur dire ceci : ne criminalisez pas la conduite de nos frères guatémaltèques ».

Dès ce moment, l’on a pu entendre de forts applaudissements dans la salle, bientôt accompagnés de chants et de slogans. Les semaines suivantes n’ont pas été de tout repos : après les traditionnelles célébrations et conférences de presse, le départ de la Caravane fut bientôt l’occasion de parcourir un grand nombre de communautés en un temps record. Rassemblements, hommages et festivités se sont alors succédés à un rythme assez inhabituel, donnant un écho considérable aux revendications des peuples autochtones et à celles de tous ceux qui au Guatemala luttent pour un ordre social juste et égalitaire.

Notes :

1. Premier défenseur incarcéré, Mynor López avait été placé en détention provisoire dès septembre 2013.
2. Cecilia Chérrez y otros (eds.), Cuando tiemblan los derechos : extractivismo y criminalización en América Latina, Quito, Observatorio de Conflictos Mineros de América Latina (OCMAL), novembre 2011, p.14. Cité par Ramón Cadena dans son rapport « Expertise sur le phénomène de la criminalisation de la protestation à la lumière du droit international en matière de droits humains  », 21.03.16, p. 8

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