Tournée de défenseur-es décembre 2014

Début décembre, le Collectif Guatemala a organisé la venue de deux défenseur-es du Petén, représentant-es des communautés de la Laguna del Tigre et de la Sierra Lacandón, Eduviges Santiago Escalante et Raul Ruano Cruz, accompagné-es de leur avocat Rubén Domínguez López du Bufete Jurídico de Derechos Humanos (Cabinet Juridique des Droits Humains). Cette tournée, qui a démarré en Espagne (grâce à la Plataforma de Solidaridad con Chiapas y Guatemala) et s’est terminée en Suisse (grâce au soutien de Km207 Guatemala-Suisse) après une étape d’une semaine en région parisienne, a été un moment fort de sensibilisation, d’information et de plaidoyer quant aux tensions qui animent le département du Petén et, plus particulièrement le Parc National de la Laguna del Tigre. En effet, les communautés paysannes installées dans cette zone, depuis 60 ans pour certaines, sont menacées d’expulsion par le Conseil National des zones protégées (CONAP), alors que, dans le même temps, l’entreprise pétrolière Perenco continue et intensifie ses activités d’exploitation dans la zone, malgré l’évidence des impacts environnementaux et sanitaires engendrés par celles-ci. Nos invités se sont confiés à Coralie, la coordinatrice siège du Collectif Guatemala, qui les a accompagnés durant leur séjour parisien.

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La zone du Petén et, plus particulièrement de la Laguna del Tigre, fait l’objet d’une politique dite de développement depuis plusieurs années, où en est-on à l’heure actuelle ?

Rubén Domínguez : La réalité vécue par les communautés qui se trouvent dans cette zone déclarée protégée en 1989 représente un réel défi pour elles en termes de défense de leurs terres et de leur territoire. Elles sont menacées d’expulsion en application de la loi des Zones Protégées qui interdit toute activité humaine dans la zone. Pourtant, en 2010, l’entreprise pétrolière franco-britannique Perenco a vu son contrat d’exploitation 2-85 être renouvelé pour 15 années supplémentaires, et ce au mépris des accords internationaux dont le pays est signataire.

De plus, le gouvernement guatémaltèque promeut actuellement l’implantation d’un mégaprojet (Plan Cuatro Balam) qui comporte différents axes ; parmi lesquels le tourisme, l’exploitation forestière, le pétrole et le développement de monocultures. Comme logique de développement, l’État a développé une politique d’aménagement du territoire qui permet aux entreprises d’obtenir une sécurité juridique dans le développement de leurs projets. Cependant, on laisse les communautés sans protection juridique quant à la propriété des terres qu’elles habitent et cultivent aujourd’hui.

D’autre part, en 2013, l’État guatémaltèque a accordé six nouvelles concessions pétrolières à différentes entreprises parmi lesquelles Perenco Guatemala Limited. L’une d’entre elles est le projet Cotzal, situé dans la zone noyau de la Réserve de la Biosphère Maya. On y trouve également Galax Garden Corporation, Island Oil Exploration et d’autres entreprises qui souhaitent implanter des projets pétroliers dans la Réserve de la Biosphère Maya. L’objectif du Ministère de l’Énergie et des Mines en développant ces projets est de générer une production de 50 000 barils par jour d’ici à 2020.

Parallèlement à la promotion de ces activités économiques, le gouvernement de l’ex-président Álvaro Colom a installé, en 2010, une force d’élite (le « bataillon vert » ou « infanterie de la jungle ») destinée à combattre le narcotrafic, le crime organisé, la violence et le trafic de personnes qui sont présents dans la zone. Toutefois, dans la pratique, ces soldats passent leur temps à harceler, contrôler et menaces les leaders communautaires. Il existe une réelle persécution à travers les expulsions et le pillage des biens de la population qui voit ses cultures régulièrement détruites.

Nous considérons que ces attaques répétées aux communautés sont la preuve que se développent des politiques comparables à celles qui étaient en place durant le conflit armé, maintenant à vif les plaies de ces populations qui avaient fui les combats et persécutions de l’armée.

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Table-ronde organisée par le Collectif Guatemala avec participation des défenseur-es, du CCFD-Terre Solidaire et de la Fondation France Libertés-Danielle Mitterrand. Photo : Coralie Morand

Quel est l’impact de la présence de l’entreprise pour les communautés qui vivent dans la zone ?

Eduviges Santiago Escalante : Nous, paysans, nous subissons des attaques de l’armée et du CONAP. On nous refuse l’accès à nos terres, et nous ne pouvons pas transporter de matériaux pour construire des écoles ou des centres de santé. On nous refuse le droit à l’éducation, à la santé, à la liberté ; et Perenco, qui participe bien au financement de l’armée, ne contribue en rien au développement des communautés ou à la protection de l’environnement. Pourtant, la pollution de l’eau apporte de réelles maladies comme des boutons, rougeurs, allergies, douleurs d’estomac… Un grand nombre de femmes enceintes font des fausses couches. Les communautés estiment que 50% des enfants naissent avec des problèmes respiratoires et que 30% meurent à la naissance, et cela uniquement parce que l’eau est polluée. À cela s’ajoute que le seul moyen qu’ont les communautés de rejoindre le centre d’assistance sanitaire est le l’embarcation fluviale de l’entreprise. Or, celle-ci ne fonctionne que de 8h à 17h, et un paysan est décédé car il n’a pas pu traverser le fleuve à temps. Enfin, comme nous vivons dans une Zone Protégée, on ne nous laisse pas travailler nos terres, beaucoup de paysans se font arrêter ou tirer dessus du simple fait d’être paysan. S’ils fuient, les militaires, accompagnés de représentants du CONAP, brûlent leurs maisons, leurs récoltes et mangent leurs animaux. C’est pour cela que nous nous sentons discriminés, comme si, pour eux, nous ne valions rien.

Qu’attendez-vous de cette tournée en Europe ?

Raul Ruano Cruz : L’objectif pour nous c’est de nous solidariser avec d’autres organisations qui pourraient soutenir notre lutte ainsi qu’établir des réseaux. Nous souhaitons, avec leur soutien et leur accompagnement, trouver une solution à cette problématique. Dans un premier temps, nous souhaitons que les expulsions et menaces cessent. Nous demandons également à ce que des commissions soient formées pour mener des études sur les conséquences en termes de pollution, de santé et de non-respect des droits humains dans la zone.

Quel souvenir garderez-vous de cette tournée ?

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Les défenseur-es lors du Sommet des Peuples Alternatiba COP20. Photo : Pauline Matteoni

Raul Ruano Cruz : Pour nous tous, tout a été positif. Les personnes que nous avons rencontrées nous ont donné une nouvelle force pour continuer notre combat. Nous avons également été très touchés par la façon dont nous avons été reçus partout. Étant donné la répression et le dénigrement dont nous sommes victimes chez nous, jamais nous n’aurions pensé pouvoir être accueillis avec autant d’égards, notamment au Ministère des Affaires Étrangères ou au Barreau de Paris. D’un point de vue personnel, ce qui m’a particulièrement frappé, c’est l’engagement des femmes ici. Chez nous c’est vraiment différent, ici il y a vraiment beaucoup de femmes qui s’investissent dans la lutte. C’est vraiment quelque chose de positif. Nous souhaitons tous remercier du fond du cœur chaque personne que nous avons croisée car chacune d’entre elles travaille à améliorer le quotidien de milliers d’enfants du Petén.

Les suites de la tournée

L’ensemble des organisations rencontrées a fait part de son désir de s’impliquer dans le soutien à ces communautés.

D’ores et déjà, la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme, le Ministère des Affaires Étrangères et du Développement International et le Barreau de Paris nous ont fait parvenir des courriers de soutien officiel qui permettront aux communautés de valoriser leur tournée auprès des institutions locales.

Le Barreau de Paris s’est également engagé dans le suivi des éventuelles menaces et/ou attaques que les défenseur-es et leur avocat pourraient recevoir à leur retour.

La Fondation France Libertés-Danielle Mitterrand, va accompagner et soutenir le Collectif Guatemala dans le dépôt d’une déclaration écrite auprès de la Commission des Droits de l’Homme de l’ONU début 2015.

Enfin, l’ensemble des associations rencontrées dans le cadre d’un rendez-vous interassociatif (CCFD-Terre Solidaire, Médecins du Monde, PBI-France, Secours Catholique France, Terre des Homme France) nous ont fait part de leur souhait de suivre ce dossier à nos côtés et d’appuyer les communautés en fonction de leurs domaines de compétences.

Nous remercions très sincèrement l’ensemble des personnes rencontrées à cette occasion pour leur disponibilité et leur engagement

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