Carmen Samayoa, « l’enlaceuse de mondes »

« Malgré des soucis, assez courants pour une famille moyenne des années 60, je pense que j’ai grandi dans une atmosphère familiale pleine de musique, de danse, de blagues, d’histoires drôles, satiriques et tendres … qui m’ont appris la valeur de l’amitié et de l’humour ». C’est ainsi que Carmen décrit son enfance. Et on l’imagine bien en rencontrant ce petit bout de femme énergique, au large sourire, dont on sent très vite la créativité, l’espièglerie, la générosité et l’ouverture aux autres.

Retour sur ce parcours de femme, exilée guatémaltèque, installée en France depuis 1983.

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Carmen Samayoa. Photo de CIMI’ mondes

Carmen a grandi à Ciudad de Guatemala, la capitale. A l’écoute de son désir précoce de devenir danseuse, la mère de Carmen l’inscrit à l’école nationale de danse à l’âge de 9 ans, ce qui l’amènera à devenir danseuse de ballet classique pendant 6 ans. Mais, comme à l’école où l’histoire du Guatemala commence avec la « découverte » des Amériques, la danse enseignée dans cette école d’Etat est basée sur des critères occidentaux. A 20 ans, Carmen s’inscrit à un cours d’expression corporelle : « Là j’ai trouvé le chemin vers une expression artistique qui cherchait à s’enraciner dans notre propre histoire, à comprendre l’injustice qui nous entourait ».

Avec des jeunes venant de la danse et du théâtre, ils orientent leur pratique artistique vers une recherche de leur identité, de leurs racines diverses, et cherchent à révéler par leur travail une réalité sociale passée sous silence, étouffée. Ainsi naît la troupe du Teatro Vivo en 1977. « Là, je trouvais la possibilité de connecter cœur et tête, corps et esprit, conscience individuelle et collective, développement personnel et participation sociale ».

«  Nos créations inspirées de la réalité guatémaltèque, nos représentations ainsi que nos ateliers dans des écoles, bidonvilles, syndicats, etc. ne pouvaient qu’être considérés comme subversifs par le gouvernement militaire autoritaire et répressif des années 80 ». Carmen et ses amis du Teatro Vivo décident alors, comme des milliers d’autres Guatémaltèques, de quitter leur pays. Le 1er juillet 1980, ils se réfugient au Mexique.

« Je suis partie en toute hâte, dans la peur, et avec la certitude de ne pas savoir quand je pourrai rentrer. La situation était devenue impossible, nos maisons étaient surveillées, la menace de compter bientôt parmi les si nombreux séquestrés et disparus était devenue évidente ».

Au Mexique, malgré les difficultés, il leur fallait continuer à faire du théâtre par tous les moyens. « Nous ne voulons pas, nous ne pouvons pas, nous ne savons pas faire autre chose et il n’y a rien de plus clair que c’est cela notre chemin ».

Pour Carmen, c’est le début d’une longue itinérance qui lui ouvre les portes d’autres cultures qui nourriront son travail et son expression artistique. Avec le Teatro Vivo, elle va jouer en Amérique du Sud, en Amérique centrale, au Canada, et aussi aux Etats-Unis où ils sont invités notamment par le comité de solidarité avec le Guatemala NISGUA(1), puis en Europe. Les réseaux de solidarité avec l’Amérique centrale qui naissent un peu partout en Europe et en Amérique du Nord dans les années 80 ont été un soutien important pour la diffusion de leur travail artistique.

En 1983, alors qu’ils sont en Suède où ils ont été invités, Carmen et sa troupe apprennent qu’ils ne peuvent plus rentrer au Mexique. Les réfugiés, notamment du Salvador et du Guatemala, sont arrivés en masse au Mexique et en 1982 le gouvernement a pris des mesures pour forcer le retour et empêcher leur entrée dans le pays. « Comme nous ne remplissions pas les critères économiques pour obtenir le visa, nous sommes restés en France où nous avons pu légaliser notre situation et obtenir le droit de résidence et de travail ».

Ils avaient été invités dans l’hexagone pour des représentations par des membres fondateurs du Collectif Guatemala(2), qui les ont informés du statut de réfugié et des démarches à mener auprès de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) pour l’obtenir.

Une fois le statut obtenu, la troupe a continué son itinérance, cette fois en Europe, de longues périodes en Espagne, des tournées en Suisse, en Autriche et notamment en Allemagne où leurs spectacles trouvaient davantage d’écho. À Paris, Carmen a étudié à l’université et appris le français. Un ami guatémaltèque, professeur de théâtre au Conservatoire, leur a fait découvrir l’Ariège et leur a proposé sa maison. Elle est installée depuis dans cette région montagneuse et ensoleillée qui lui rappelle un peu les paysages du Guatemala.

Carmen y développe de nombreux projets : cours de théâtre, spectacles, seule ou avec de nouveaux partenaires. Elle cherche à montrer la diversité et ce qu’elle nous apporte, à construire des liens entre les personnes, des ponts entre les cultures. Elle participe par exemple à l’animation du groupe de réflexion et d’échanges « Regards de Femmes » où elle donne des cours de théâtre. C’est d’ailleurs avec cette association qu’elle a organisé avec le Collectif Guatemala une rencontre à Pamiers avec Carmen Mejía et María Guadalupe Hernandez lors de leur tournée en France de décembre 2010(3).

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Affiche du dernier spectacle des Enlaceurs de Mondes. Photo de CIMI’ mondes

Dans ces spectacles elle refait vivre des contes, des mythes et des musiques des Amériques, marqués de racines précolombiennes, indiennes, africaines. Aujourd’hui Carmen continue sur ce chemin avec le projet « Enlaceurs de Mondes » qu’elle mène avec le musicien argentin Gabriel Jordan(4). Carmen est retournée à plusieurs reprises au Guatemala. La première fois en 2000. Elle avait alors présenté avec le Teatro Vivo la pièce « Ixok » qui parle des femmes, des survivantes ayant fui les massacres. Elle rêve aujourd’hui de fouler et enlacer à nouveau sa terre en y jouant ses dernières créations.

1. NISGUA est l’un des partenaires du Collectif au Guatemala au sein du projet d’accompagnement international ACOGUATE.
2. Camilo, Juan Mendoza et Arturo Taracena (voir Solidarité Guatemala n°200).
3. voir Solidarité Guatemala n° 192
4. « L’Illusion du Serpent à Deux Têtes », « Pourquoi le lapin a-t-il de grandes oreilles ? ». Voir le site www.cimi.mondes.sitew.com

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