Affaire IGSS : le projet d’Otto Pérez en phase terminale

Le 20 mai 2015 restera sans doute comme une date noire pour l’oligarchie guatémaltèque. En pleine vague de contestation populaire à la suite du scandale de corruption au sein de la SAT, après la démission de la vice-présidente Roxana Baldetti et de plusieurs ministres, le jour même de la manifestation des organisations rurales et paysannes dans la capitale, la CICIG assénait un nouveau coup au gouvernement déjà chancelant d’Otto Pérez Molina.
Juan de Dios Rodríguez et les autres accusés dans l'affaire IGSS (photo : Plaza Pública) {JPEG}

Sous l’impulsion de l’instance internationale, le Bureau spécial du procureur contre l’impunité (Fiscalía especial contra la impunidad, FECI) du Ministère public lançait un mandat d’arrêt contre 17 personnes, membres du comité directeur et du comité soumissionnaire de l’Institut guatémaltèque de sécurité sociale (IGSS) et de la direction de l’entreprise pharmaceutique PISA de Guatemala, S.A.

Ces personnes sont accusées d’avoir préparé et approuvé un contrat anormal entre l’IGSS et Pisa, d’un montant de 116,2 millions de quetzales (environ 11,6 millions d’euros) pour la fourniture d’un service de dialyse péritonéale, alors que l’entreprise ne disposait ni de l’équipement ni du personnel adéquat (1). Selon la CICIG, une commission de 15 à 16% de la valeur du contrat aurait été versée aux dirigeants de l’IGSS (2).

Ce n’est pas la première fois qu’un scandale de corruption éclate au Guatemala. Une telle affaire pourrait même sembler banale dans un pays classé 115ème sur 175 dans l’index de perception de la corruption de l’ONG Trial International (3).

Mais, au-delà du contexte dans lequel surgit l’affaire, c’est également son caractère inhumain qui a provoqué l’indignation. Du fait du manque d’infrastructures et d’hygiène dans l’administration des dialyses par Pisa, depuis février 2015, ce sont 13 patients qui ont trouvé la mort et 107 autres qui souffrent d’infections (4).

Le profil des accusés est, lui aussi, inhabituel dans un pays où l’impunité règne. Parmi eux se trouvent notamment Julio Roberto Suárez Guerra, président de la Banque du Guatemala, Otto Fernando Molina Stalling, fils de la présidente de la Chambre pénale de la Cour suprême de justice, Max Erwin Quirín Schoder, représentant du CACIF et membre éminent de l’oligarchie cafetière.

Mais le personnage central dans l’affaire est sans conteste le président du Comité directeur de l’IGSS, Juan de Dios Rodríguez. Cet avocat et colonel en retraite est l’un des plus proches collaborateurs d’Otto Pérez, qu’il a connu alors que tous les deux étaient officiers de renseignements dans les années 1990. Grand financier de la campagne du Parti patriote (PP) en 2012, Rodríguez devient secrétaire personnel d’Otto Pérez dès la prise de fonction de celui-ci. Il devient dirigeant de l’IGSS en décembre de cette année, après la destitution de Luis Reyes Mayén alors à ce poste et représentant du CACIF, dans une lutte de pouvoir entre militaires et oligarques pour le contrôle de l’une des institutions les plus riches du pays (5).

Car, avec cette arrestation et l’affaire SAT, c’est tout le projet du Parti patriote (PP) qui est remis en cause. Ce projet, au-delà des élections de septembre 2015, vues comme perdues d’avance, visait à poursuivre le processus d’installation de la hiérarchie militaire comme acteur économique central du Guatemala, initié durant les années du conflit armé, dans une alliance/concurrence avec l’oligarchie traditionnelle. Dès son arrivée à la présidence en 2012, le gouvernement d’Otto Pérez s’attela ainsi à « créer une structure derrière chaque institution de l’Etat pour piller celui-ci » et à construire une véritable barrière d’impunité afin d’empêcher toute poursuite judiciaire6. Ceci s’est traduit d’un côté dans la manipulation du processus d’élection des juges en novembre 2014 et, de l’autre par les structures mises en place au sein du SAT ou de l’IGSS.

Selon l’analyste Edgar Gutiérrez, les arrestations du 20 mai changent tout, retirant toute utilité au maintien en poste d’Otto Pérez, jusque-là souhaité par les diplomates et entrepreneurs au nom de la préservation des institutions. « Aujourd’hui c’est le contraire. Maintenant, c’est lui l’obstacle (…) Les manifestations, qui ne connaissent plus de frontières idéologiques, vont continuer à augmenter. Il ne gouverne plus, mais il est le seul qui ne s’en rend pas compte » (7).

1. « #CasoIGSS : La CICIG golpea de nuevo », Plaza Pública, 22.05.15
2. CICIG, « Capturan a presidente y directivos del IGSS por contrato irregular », 20.05.15
3. Transparency International, Corruption by country/teritory :Guatemala
4. « Un soborno de Q18 millones que costó 13 vidas », Nómada, 21.05.15
5. « Otto Pérez se queda manco : primero cae Baldetti y ahora su más cercano exmilitar », Nómada, 21.05.15
6.Ibid.
7. Plaza Pública, op. cit., 22.05.15

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