Les Guatémaltèques demandent des réformes avant toute nouvelle élection

Aujourd’hui marches et mobilisations laissent espérer qu’un changement profond se profile à l’horizon

Rassemblement place de la Constitution
(Photo : Reuters)

Le Guatemala voit aujourd’hui se présenter une opportunité historique d’effectuer des réformes significatives au moment même où la nation se trouve au bord d’un effondrement institutionnel total. L’obstacle majeur à la réalisation de ces réformes, portées par une dynamique sans précédent ayant pour but de s’attaquer à la corruption et à l’impunité au sein du gouvernement, semble être les élections du 6 septembre prochain. Vendredi dernier, soit trois semaines avant la tenue des élections présidentielles, le président Otto Pérez Molina et son ancienne vice-présidente Roxana Baldetti ont été dénoncés comme la tête d’une organisation criminelle qui a dérobé, on le suppose, des centaines de millions de dollars, au bas mot, dans les caisses de l’État.

Bien que cela semble extraordinaire dans un pays marqué par une impunité endémique, ce n’est que le dernier épisode d’une série de scandales qui impliquent un grand nombre de hauts dirigeants et l’ensemble des grands partis politiques dans des affaires de corruptions et autres agissements illégaux. Rien qu’au mois de mai, sept ministres du gouvernement ont démissionné ou ont été renvoyés, une grande partie d’entre eux faisant l’objet d’enquêtes sous des accusations allant de la signature de contrats irréguliers et de trafic d’influence, à l’association de malfaiteurs et à des fraudes.

De plus, dans un récent rapport, l’institution indépendante sous l’égide des Nations Unies qui mène ces enquêtes, la Commission contre l’Impunité au Guatemala (CICIG), a découvert que, en moyenne, 50% de l’argent qui alimente les partis politiques guatémaltèques est issu de la corruption, et 25% provient directement du crime organisé.

Ces révélations n’ont fait que confirmer ce que les Guatémaltèques savaient déjà : les candidats financent souvent leurs campagnes par des activités illicites ou grâce à des donations d’entreprises criminelles, et, une fois en fonction, ils utilisent les institutions d’État et l’argent des contribuables pour leur enrichissement personnel et celui de leurs réseaux. La pratique est tellement répandue et décomplexée qu’elle a quasiment mené l’État à la faillite.

L’indignation s’est amplifiée sous le mandat de Pérez Molina, du fait que les responsables du gouvernement ont fait étalage de résidences secondaires ostentatoires et de jets privés, probablement payés avec des fonds publics, au moment où les hôpitaux publics manquaient d’argent pour la nourriture et les médicaments de base.

Désormais, les Guatémaltèques disent “ trop c’est trop ”.

La condamnation populaire sans appel s’est traduite par un mouvement soutenu de mobilisations de masse depuis la mi-avril, avec une participation transcendant les divisions traditionnelles de races, classes et opinions politiques. Le public a réclamé, entre autres, la réforme du système d’élection et de financement des campagnes — une nécessité pressante, et n’a cessé d’appeler à la démission du président Pérez Molina ainsi que celle d’autres responsables corrompus.

Bien que les arrestations et les poursuites de membres du gouvernement actuel constituent un événement historique, la corruption en politique est devenue systémique et ne disparaîtra pas avec le prochain gouvernement. D’ores et déjà, deux des principaux partis, l’UNE et le LIDER, ont été inculpés de dépassement de la limite légale de dépenses pour leurs campagnes et ont été cités par la CICIG pour utilisation d’argent illégal dans leurs campagnes.

Un des principaux candidats aux élections présidentielles, Manuel Baldizón, du LIDER, est soupçonné de participer à des activités illégales dans le Petén, bien qu’il ne fasse pas l’objet d’une investigation. C’est l’un des plus fervents opposants à la CICIG, qui enquête actuellement sur son candidat à la vice-présidence, Edgar Barquín, pour association de malfaiteurs, trafic d’influence et blanchiment d’argent.

Le candidat de l’UNE à la vice-présidence, Mario Leal Castillo, fait également l’objet d’une enquête pour activités criminelles. Il a financé le Parti Patriote du président Pérez Molina et a travaillé pour le président avant d’annoncer sa candidature sous l’étiquette UNE, il y a quelques mois.

Jimmy Morales, un acteur comique sans aucune expérience de la politique, a mis sur pied une campagne présidentielle et est devenu très populaire dans les sondages. Candidat du FCN, il se présente comme une “ nouvelle option ” mais il est financé en partie par les militaires guatémaltèques de la ligne dure. Morales a également eut des liens avec Byron Lima, un ancien capitaine de l’armée qui purge actuellement une peine d’emprisonnement pour l’assassinat de l’évêque Juan Gerardi en 1998 et qui est maintenant accusé d’association de malfaiteurs et de trafic d’influence depuis les murs de la prison.

Est également en course, bien que pas attendue au second tour, Zury Ríos. Ríos est la fille de l’ancien dictateur militaire Efraín Ríos Montt, accusé d’avoir piloté une campagne de génocide et de crimes de guerre au début des années 1980. En tant que membre de la famille d’un participant à un coup d’état militaire, sa candidature est techniquement illégale.

Les Guatémaltèques éliront également les 158 membres du Congrès et les maires de toutes les villes. Ici — chose intéressante — bon nombre de candidats n’ont pas d’arrière-plan politique mais sont issus des mouvements sociaux traditionnels guatémaltèques et des organisations indigènes.

Dans l’ensemble, toutefois, peu de candidats inspirent confiance et la question que beaucoup posent n’est pas "Pour qui allez-vous voter ?" mais "Allez-vous voter ?" Les analystes estiment, en effet, que l’on aura un taux élevé d’abstentions et de votes nuls. (Les bulletins nuls sont un moyen purement symbolique d’exprimer son désaccord, étant donné qu’une voix suffit à décider d’une élection.) Et même si des réformes étaient votées immédiatement, elles n’entreraient pas en vigueur à temps pour influer sur les élections de cette année.

Les doutes sur la légitimité des candidats sont aggravés par les problèmes qui surgissent à chaque élection au Guatemala : violences suscitées par les campagnes, registres électoraux trafiqués (il n’y a pas eu de recensement officiel depuis 2002), achat de voix, et, dans diverses municipalités, des destructions de bulletins sont signalées.

À cela s’ajoute le fait que la coordination de la logistique élémentaire du vote est totalement désorganisée. "Je couvre les élections depuis 1994," rapportait récemment la journaliste Dina Fernandez, "et celles-ci sont les pires que j’aie jamais vues."

Continuer dans ces conditions, sans s’attaquer à la corruption endémique, c’est simplement perpétuer un système défaillant, disent les Guatémaltèques.

D’où l’appel à la suspension des élections.

Photo : Reuters

En réalité, cette campagne a commencé il y a des mois quand la suspension aurait pu être décidée constitutionnellement. Si les États-Unis n’étaient pas intervenus pour soutenir Pérez Molina et peser pour que les élections aient lieu comme prévu, elles auraient probablement été suspendues sous la pression de l’opinion publique.

Cependant les Etats-Unis et les élites économiques du Guatemala continuent de prôner la tenue d’élections afin de "préserver la stabilité" et de respecter la durée constitutionnelle des mandats, qui prévoit que la responsabilité passe d’un président à l’autre le 14 janvier 2016.

D’autres soutiennent que cette position représente un légalisme aveugle, et ne tient pas compte du contexte plus large. "C’est comme si nous nous tenions à dix pas d’un précipice et que l’on nous dise d’avancer de douze pas parce que c’est ce que la constitution exige," remarque Iduvina Hernández, journaliste et directrice de l’association Sécurité dans la Démocratie, lors d’une récente réunion. "Nous savons tous que nous tomberons de la falaise. Mais ils ne nous laisserons pas faire d’abord deux pas en arrière avant de faire douze pas en avant."

En outre, beaucoup soutiennent que tenir les élections et continuer comme si de rien n’était, peut au bout du compte provoquer davantage d’agitation et d’instabilité que l’autre solution. Reporter les élections à l’étape actuelle mènerait pourtant le pays vers une aire constitutionnelle incertaine, un territoire inexploré qui met beaucoup de gens mal à l’aise, y compris les Etats-Unis. Néanmoins, si la chose est effectuée dans la transparence et avec des objectifs clairs, elle pourrait conduire à une solution plus démocratique et plus légitime que des élections forcées.

Dans cette incertitude, nous devons consulter les citoyens guatémaltèques pour décider du chemin à suivre.

Et ils s’expriment.

Aujourd’hui, marches et mobilisations laissent espérer qu’un changement profond se profile à l’horizon — particulièrement dans un pays comme le Guatemala qui s’efforce encore de surmonter un héritage de violences et de répression commanditées par l’État. Ici, le simple fait que les gens soient dans la rue semaine après semaine, unis dans leur exigence de justice et de responsabilité devant la loi, est en soi une victoire. "Ils nous ont volé tant de choses, ils ont même volé notre peur," expliquait une pancarte dans une manifestation.

À l’approche du jour des élections, les protestations vont probablement devenir plus intenses. Des rassemblements hebdomadaires continuent de se tenir devant le Palais National, et une coalition de 72 organisations indigènes ou citoyennes a appelé à des marches encore plus massives dans tout le pays pour protester contre les élections. Des propositions de loi ont été présentées visant à faire interdire les trois principaux partis, en tête dans les sondages, pour dépenses illégales.

Depuis le 14 août, trois femmes mènent une grève de la faim devant le Palais National pour dénoncer le caractère "illégitime et illégal" des élections et pour se joindre à l’appel à la démission du président.

"Cette lutte n’est pas la nôtre, elle ne date pas d’aujourd’hui, elle remonte à des années en arrière et a connu bien des martyrs," expliquait Gabriela dans un entretien avec Soy502. "C’est pour que les nouvelles générations aient un meilleur Guatemala."

Kelsey Alford-Jones est Directrice Générale de la Commission des Droits Humains au Guatemala [ONG fondée aux Etats-Unis en 1982]. Traduction française par Coralie Morand et Jennifer Kordo.

Article original disponible à l’adresse suivante : http://www.telesurtv.net/english/opinion/Guatemalans-Say-Reforms-Needed-Before-Any-Future-Election-20150823-0017.html

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