Elections présidentielles : victoire de Jimmy, défaite du peuple ?

C’est dans un contexte d’intenses mobilisations sociales et de crise politique et institutionnelle majeure, et malgré l’appel au report de celles-ci par une partie de la population, que se sont tenues les élections générales, le 6 septembre. Les Guatémaltèques étaient appelés à élire leurs députés au Congrès national et au Parlement centraméricain et les membres des conseils municipaux, ainsi qu’à choisir les deux candidats sélectionnés pour le second tour des élections présidentielles, qui a eu lieu le 25 octobre (1).

Il y a quelques mois à peine, tout paraissait joué d’avance. Le président Otto Pérez Molina, du Parti patriote (PP), terminait son mandat unique en peaufinant les détails du maintien des intérêts de son clan, tandis que le député du Petén, Manuel Baldizón, du parti LIDER, se préparait sereinement à prendre la tête du pays. Bien que certains groupes puissants, notamment les intérêts oligarchiques traditionnels regroupés au sein du CACIF, cherchaient à empêcher l’accession de Baldizón au pouvoir, il était difficile d’imaginer inverser la tendance, tant étaient importants les moyens financiers, publicitaires, clientélistes mis en œuvre par celui qui était arrivé en deuxième position des élections de 2012.

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Jimmy Morales lors du second tour des élections le 25 octobre (photo : Sandra Sebastian/Plaza Publica)
Jimmy Morales lors du second tour des élections le 25 octobre (photo : Sandra Sebastian/Plaza Publica)

Otto Pérez n’était qu’à quelques pas de compléter le cercle d’impunité et de corruption qu’il avait construit en installant ses proches dans les institutions les plus lucratives et en manipulant, en alliance avec LIDER, le processus d’élections des juges à tous les niveaux du système judiciaire. Parmi les derniers obstacles, cependant, était la Commission internationale contre l’impunité au Guatemala (CICIG). Malgré les pressions internes et internationales, notamment des Etats-Unis (2), le gouvernement avait clairement laissé entendre qu’il ne renouvellerait pas son mandat, qui arrivait à échéance en septembre 2015. Tentant le tout pour le tout, la CICIG, dirigée par le Colombien Iván Velásquez, décida alors, le 16 avril, de rendre publique une affaire de corruption dans l’administration des douanes (le SAT), impliquant des personnes haut-placées dans le gouvernement, en particulier le secrétaire privé de la vice-présidente Roxana Baldetti, Juan Carlos Monzón Rojas. La fuite de ce dernier, ainsi que la remise en liberté quelques jours plus tard, de l’ensemble des inculpés, fut le déclencheur d’une mobilisation inédite depuis des décennies, parfois qualifiée de « Printemps guatémaltèque ».

Durant vingt semaines consécutives, des personnes issues de milieux sociaux très divers se sont rassemblées sur la place centrale de la capitale, ainsi que dans plusieurs villes dans tout le pays, pour exprimer leur rejet du système de corruption généralisée de l’Etat. Ce mouvement spontané, né d’un évènement Facebook, s’est d’abord donné pour mot d’ordre #RenunciaYa, exigeant la démission immédiate de la vice-présidente, ce qui était obtenu le 8 mai (3). Loin de calmer la contestation, le sacrifice de Baldetti a galvanisé les manifestants, démontrant que leur action collective était capable d’obtenir des résultats impensables peu de temps auparavant. Se sentant soutenus par une large frange de l’opinion publique, la CICIG et le Ministère public (MP) rendirent publics de nouveaux cas de corruption visant hauts fonctionnaires, députés ou encore magistrats (4).

Avec la multiplication des affaires, dévoilant l’ampleur de la corruption dans le pays, le mouvement populaire a étendu ses revendications. Le passage au mot d’ordre #JusticiaYa est l’illustration de l’évolution des revendications vers une lutte contre le système de corruption dans son ensemble, au-delà de l’appel à la démission de quelques individus. L’approche des élections et les manœuvres des différents partis et institutions pour maintenir l’essentiel du système ont également conduit à la revendication de la suspension du scrutin afin de permettre une réforme électorale et institutionnelle profonde, car « continuer dans ces conditions, sans s’attaquer à la corruption endémique, c’est simplement perpétuer un système défaillant » (5).

Les élections se sont néanmoins déroulées comme prévu le 6 septembre, du fait notamment des pressions des Etats-Unis pour ne pas « interrompre le processus constitutionnel ». Le 3 septembre, Otto Pérez avait annoncé sa démission, après la levée de son immunité par le Congrès. Dès le lendemain, il comparaissait devant le Tribunal de haut risque B.

Après plusieurs jours d’attente, les résultats du premier tour des élections présidentielles sont enfin proclamés et donnent gagnants Jimmy Morales (Front de convergence nationale – FCN) et Sandra Torres (Union nationale de l’espérance – UNE). Première surprise, l’élimination de Manuel Baldizón. Annoncé deuxième dans un premier temps, celui-ci a vu au cours de la journée du 6 septembre son avance diminuer au fur et à mesure de l’arrivée des résultats des zones rurales, plus favorables à Torres, avant de se faire dépasser par celle-ci de 6000 voix à peine. Baldizón a fait les frais de son alliance avec le PP et du discrédit du système dont il est l’incarnation. Torres a quant à elle bénéficié du soutien d’une part importante de la population rurale, du fait en grande partie des programmes d’aide sociale conditionnée mis en place sous son autorité durant le mandat présidentiel de celui qui était alors son mari, Álvaro Colom.

Mais le grand gagnant du premier tour est sans conteste Jimmy Morales. D’origine modeste, cet humoriste s’est rendu célèbre par son émission « Moralejas », diffusée sur une chaîne de télévision nationale. Secrétaire général du FCN depuis 2013, Morales est resté pendant longtemps une figure politique négligeable, avant de connaître une brusque vague de popularité au cours des derniers mois. Le récit autour de son ascension est bien connu : celui d’un self-made-man, un outsider au système politique déliquescent, dont le slogan « Ni corrompu ni voleur » a séduit les classes moyennes urbaines. Si cet élément a sans conteste joué dans le succès rencontré par Morales, il ne peut masquer le soutien apporté par certains secteurs de pouvoir, qui ont vu en lui une solution de rechange capable de faire barrage à Manuel Baldizón. Ce soutien s’est notamment traduit par la multiplication de sondages et d’articles sur la « surprise Jimmy » dans des médias ou par des personnalités proches du CACIF (6).

N’ayant jamais été élu, Morales ne fait pas l’objet d’accusations de corruption et est moins dépendant des donateurs de sa campagne, celle-ci ayant été minimale (7). Son inexpérience est néanmoins préoccupante et de nombreux observateurs pointent l’absence de programme cohérent du candidat. Selon l’analyste Martín Rodríguez Pellecer, « au fonds de son discours il y a un grand silence, comme celui qui se fait quand on éteint la télé » (8). Ses quelques prises de positions publiques, très marquées à droite et parfois délirantes, inquiètent. Se déclarant nationaliste et évangéliste pratiquant, il s’est prononcé contre le droit à l’avortement, contre le mariage homosexuel, ou encore pour la « récupération » du Belize. Son racisme à l’égard des populations autochtones et afro-descendantes a été dénoncé par plusieurs observateurs.

Tout aussi inquiétante est la relation de Morales avec les secteurs les plus durs de la hiérarchie militaire du conflit armé. L’humoriste a rejoint le FCN sur invitation d’Édgar Justino Ovalle Maldonado, l’un des fondateurs de l’Association de vétérans militaires du Guatemala (AVEMILGUA), qui regroupe la fraction des militaires qui s’est opposée au retour à un pouvoir civil et à la signature des Accords de paix. Selon des documents déclassifiés de la NSA, ce colonel à la retraite, élu député le 6 septembre dernier, a été en poste opérationnel dans la région ixil au plus fort du génocide, puis à la base militaire de Cobán (où ont été exhumés en 2012 les restes de 316 personnes), pour enfin diriger les opérations contre les Communautés de population en résistance de l’Ixcán (9). Parmi les fondateurs et ex-dirigeants du parti se distinguent également Gustavo Anzueta Vielmann, ministre sous le gouvernement militaire d’Arana Osorio et lié à la création d’escadrons de la mort, ou encore Pedro García Arredondo, récemment condamné à 90 ans de prison pour son rôle dans l’incendie de l’ambassade d’Espagne.

Bien que Morales nie que les ex-militaires jouent encore un rôle dans son parti, plusieurs ont été candidats à la députation et d’autres figurent dans la liste de ses donateurs (10). Surtout, les vieux réflexes ont la vie dure. Cherchant à s’assurer le soutien des ex-Patrouilles d’autodéfense civile (PAC, unités paramilitaires créées durant le conflit armé), Ovalle a ainsi déclaré « aujourd’hui nous devons remplir une nouvelle mission (…) nous devons combattre la couleur verte (celle de l’UNE) », « défendons le Guatemala comme nous l’avons fait il y a des années » (11).

Après une mobilisation d’une ampleur inédite, le panorama est donc loin d’être satisfaisant. Faut-il pour autant en conclure que tout ceci aura été en vain et que, comme le dit le plus célèbre dicton footballistique du Guatemala, « nous avons joué comme jamais et perdu comme toujours » ? La victoire de Morales, portée par le rejet de la corruption, ne signifiera pas la fin de celle-ci, ni celle de la « vieille politique ». Qu’ils soient constitutionnalistes ou radicaux, au PP ou au FCN, les militaires sont historiquement partie-prenante du système de pillage organisé de l’Etat. De plus, ne disposant que d’une faible minorité des sièges au Congrès, Morales devra s’attirer les bonnes grâces des députés élus sous les étiquettes PP ou LIDER et ce soutien ne sera pas gratuit.

Néanmoins, parmi toutes les incertitudes, il ne faut pas perdre de vue les avancées obtenues : prolongation du mandat de la CICIG, légitimation et renforcement de son action ; élimination de Baldizón ; réveil des classes moyennes urbaines endormies depuis des années ; incarcération de Baldetti et de Pérez Molina ; renouveau du militantisme étudiant etc. Si les manifestations n’ont pas repris depuis les élections, le combat est loin d’être fini. « Nous avons appris que ceci ne fait que commencer et va durer longtemps, très longtemps » (12).

1. L’ensemble des résultats des élections est disponible sur le site de Plaza Pública, http://bit.ly/1WlsXpI
2. Cyril Benoit « Alliance pour la prospérité : nouveau départ ou vieux intérêts ? », SG 214, 05.15,
3. Pour une présentation du début du mouvement, voir PAQG, « Le point sur le mouvement #RenunciaYa au Guatemala », 21.05.15, http://www.paqg.org/node/423
4. Cyril Benoit, « Affaire IGSS : le projet d’Otto Pérez en phase terminale  », SG 214, 05.15 ; Kelsey Alford-Jones, « Les Guatémaltèques demandent des réformes avant toute nouvelle élection », 23.09.15
5. Alford-Jones, op. cit.
6. Equipo de El Observador, « Jimmy Morales, ¿Anti político ? », CMI, 05.09.15, http://bit.ly/1PJ1VDA
7. Martín Rodríguez Pellecer, « Los pros y contras de Jimmy y Sandra », Nómada, 15.10.15, http://bit.ly/1kvNXJx
8. Martín Rodríguez Pellecer, « Entrevista a Jimmy : el discurso vacío, la salvación » Nómada, 06.09.15, http://bit.ly/1FtyFbW
9. Equipo de El Observador, « El candidato y su relación con los militares », CMI, 05.09.15, http://bit.ly/1L4OmfT ; Rodrigo Véliz, « La mano derecha de Jimmy : un oficial de operaciones contrainsurgentes », Nómada, 05.09.15, http://bit.ly/1N9SUSv
10. Sofía Medina, « Jimmy : combatir la corrupción con los militares que la originaron », Nómada, 12.08.15, http://bit.ly/1DNypsJ
11. Enrique García, « Los ex PAC, Jimmy y el Programa de reforestación », ElPeriódico, 24.09.15, http://bit.ly/1LJa45I
12. Andrés Cabanas, « Nuestra agenda : un nuevo Estado y una nueva sociedad », Memorial de Guatemala, 11.10.15, http://bit.ly/1GDqWhB

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