La réponse à “va savoir qui a mis le feu là-bas”, dans l’Ambassade d’Espagne

Traduction d’un article de Rodrigo Véliz pour le Centro de Medios Independientes.

Il a fallu que passent trois décennies et demi pour que justice soit faite sur cet horrible épisode de l’histoire du pays. Les caméras de télévision d’alors ont enregistré comment était incendiée l’Ambassade d’Espagne ainsi que l’agonie des 37 personnes qui cherchaient à en sortir et qui en ont été empêchées. La version officielle de l’État et de quelques conservateurs est qu’il s’agissait d’un groupe de terroristes qui s’était immolé. Hier, un tribunal national a condamné le responsable de la police en charge de l’opération, dont l’objectif était que personne ne sorte vivant de l’assaut du siège diplomatique.

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Parents et amis des victimes réunis lors d’une cérémonie maya, après la sentence. Photo : Carlos Sebastian

Une organisation paysanne, le Comité d’unité paysanne (CUC), et un groupe d’étudiants, le Front Estudiantin Robin García (FERG), ont pris d’assaut l’ambassade pour attirer l’attention sur le début des massacres de villages entiers dans l’altiplano guatémaltèque.

C’était l’époque des dictatures militaires, des guérillas, des mobilisations et marches massives, des assassinats politiques en plein jour. C’étaient des années de crise, de groupes qui cherchaient des changements coûte que coûte, et d’autres groupes qui souhaitaient que les choses restent telles quelles, même s’il fallait user de terreur. C’était le dernier jour de janvier 1980.

Les voisins et passants de la zone 9 assaillaient les policiers et militaires, leur demandant pourquoi ils ne levaient pas le petit doigt pour sauver les victimes des flammes. Le visage immuable de policiers, habillés en civil ou en uniforme. Les pompiers qui tentaient de rompre le cercle maintenu par les forces de sécurité. Dans le fond de la scène, le plus poignant, des flammes qui sortent du dernier étage d’un immeuble de deux étages. Et des cris d’agonie. Les occupants, paysans, étudiants, diplomates espagnols et personnalités guatémaltèques, tandis qu’ils brûlaient vifs, priaient qu’on les laisse sortir. Pendant plusieurs minutes, personne n’a rien pu faire. Certains par impuissance, d’autres parce qu’ils avaient reçu l’ordre express de ne rien faire. L’ordre était simple, qu’il n’en reste pas un seul vivant.

Durant des années, il a été impossible de savoir qui était responsable du massacre. La vérité officielle (celle de la dictature) était simple et a reçu le soutien d’autorités intellectuelles. Les occupants de l’Ambassade d’Espagne se sont immolés en une action de protestation. L’État n’avait rien à voir avec cela, ni les forces de sécurité, selon les dires des militaires. Et le plus prestigieux des historiens conservateurs, Jorge Luján Muñoz, a maintenu pendant des années (il l’a également exprimé dans des livres et en tant que témoin de la défense lors du procès) la posture selon laquelle Gregorio Yujá Xona (paysan survivant de l’incendie, assassiné le jour suivant et dont le cadavre a été abandonné sur le campus de l’USAC) aurait dit, alors qu’il était à l’hôpital : « va savoir qui a mis le feu là-bas ». Un des plus grands massacres urbains de l’histoire latino-américaine est ainsi resté dans l’obscurité.

La recherche des 5 principales preuves

L’affaire a été ouverte en 2001, il y a presque 15 ans, grâce au travail appliqué de Rigoberta Menchú, prix Nobel de la Paix et fille d’une des victimes du massacre, le leader paysan Vicente Menchú. Mais son parcours a été long et compliqué : le système judiciaire guatémaltèque n’a pas permis que cela avance.

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Pedro García Arredondo. Photo : CMI

Ce n’est que le 19 janvier 2015 qu’une réponse s’est finalement convertie en sentence : la décision d’incendier l’ambassade est venue du plus haut commandement, le président d’alors Romeo Lucas García ; Donaldo Álvarez Ruiz, ministre de l’Intérieur ; et Germán Chupina Barahona, directeur de la Police Nationale ; et Pedro García Arredondo, Chef du Commando 6 de la Police Nationale, ont ordonné que personne n’en ressorte vivant.

La prise d’assaut servait à dénoncer des massacres

À l’époque, assaillir des ambassades était une action connue, et surtout effective. Les assauts permettaient d’attirer l’attention, aux niveaux national et international. En 1980 il n’y avait pas de réseaux sociaux ni de télécommunications capables de communiquer de façon rapide ce qu’il se passait dans les villages de l’occident du pays. S’ils tuaient quelqu’un, il se pouvait que personne ne le sache. D’autres assauts d’ambassades, appuyés par les mêmes organisations, ont été réalisés avec succès, comme la prise de l’ambassade de Suisse ou de celle du Brésil, et les résultats ont toujours été les mêmes : pas un seul mort. La prise d’assaut du 31 janvier 1980 a été l’exception.

Les paysans avaient des réunions à Ciudad de Guatemala pour que leur dénonciation soit publiée depuis plusieurs jours. L’actuel directeur de La Hora, Óscar Clemente Marroquín, l’a confirmé pendant le procès : en tant que directeur du journal El Impacto il a reçu le cortège du CUC, mais n’a rien publié à cause de la censure. Une visite à l’Organisation des États Américains (OEA) a connu le même succès. Personne ne voulait entendre parler de massacres de communautés entières.

Le seul soutien qu’ils reçurent vint d’organisations urbaines, particulièrement des étudiants regroupés dans le FERG Ce sont eux qui les accompagnés à leurs rendez-vous, ils les ont logés dans les chambres de l’université nationale et, enfin, les ont accompagnés lors de la prise d’assaut.

De fait, deux jours après le massacre, des milliers d’étudiants se sont réunis dans l’Amphithéâtre Universitaire, dans le centre de la capitale, pour réaliser les obsèques des victimes. Un témoin au procès et des documents des Archives Historiques de la Police Nationale ont rendu compte du fait qu’un groupe d’étudiants, qui allaient de l’Amphithéâtre au Cimetière Général, ont été reçus par García Arredondo lui-même et son Commando 6 ; le résultat a été l’assassinat de deux des leaders étudiants.

Le témoin de la réunion au cours de laquelle la décision a été prise

La réunion s’est tenue autour de midi dans une salle spéciale du Palais National. Dans celle-ci se trouvaient le Président, Romeo Lucas García (décédé au Venezuela, exilé politique) ; son ministre des Affaires Étrangères, le colonel Rafael Castillo ; son ministre de l’Intérieur, Donaldo Álvarez Ruiz (en fuite), et le colonel de la Police Nationale, le colonel Germán Chupina (capturé mais décédé avant d’être jugé). Ils venaient d’apprendre la prise de l’Ambassade d’Espagne par des paysans et étudiants, dont ils savaient qu’elle était prévue. Ils devaient désormais décider comment réagir.

Sous le gouvernement de Lucas García il y avait déjà eu d’autres prises d’ambassades, mais la situation était différente, avec les organisations paysannes et les guérillas qui grandissaient dans l’Altiplano, et la victoire des sandinistes au Nicaragua en 1979. D’où la force des ordres qu’il a donnés à Chupina pour qu’il les transmette à Arredondo : Sortez les de là par n’importe quel moyen !

Voilà ce qu’a rapporté le journaliste Elías Barahona lorsqu’il s’est présenté comme témoin au procès qui s’est terminé hier. Barahona était un agent infiltré de l’Armée de guérilla des pauvres (EGP), qui était parvenu peu à peu à gagner la confiance de Álvarez Ruiz jusqu’à devenir son plus proche collaborateur. Il était présent lorsque la mort de presque quarante personnes a été décidée.

L’ordre de Lucas García a rapidement été transmis par radio à García Arredondo, qui, avec son Commando 6, était chargé d’en finir avec l’assaut « sans laisser un seul survivant  », d’après la sentence du Tribunal.

Cette preuve a failli disparaître. Quelques jours après avoir témoigné, Elías Barahona est décédé, à l’âge de 71 ans, d’une maladie dont il souffrait depuis plusieurs années.

La structure de commandement

Le Ministère Public (MP), par le biais de la procureure Hilda Pineda, et la sentence du Tribunal B de Risque Majeur, composé de Jeannette Valdés, María Eugenia Castellanos et Sara Yoc, ont établi clairement la structure de commandement à laquelle appartenait García Arredondo. Le rapport des documents déclassifiés de l’ancienne Police Nationale l’a confirmé. Cela a également été confirmé par les communications et le vaste déploiement du Commando 6. C’est devenu indéniable : ce commando était chargé de l’opération. L’entrepreneur Adolfo Molina Sierra, fils d’Adolfo Molina Orantes, ex chancelier et une des victimes de l’incendie ce jour-là, a raconté pendant le procès que, interrogeant García Arredondo sur la raison pour laquelle il ne négociait pas avant d’entrer dans le bâtiment, il lui a été répondu que les ordres venaient de « très haut ».García Arredondo obéissait à des ordres au sein d’une structure hiérarchique dirigée par des militaires. Des militaires disciplinés. Ce fut la troisième preuve indiscutable.

L’ex Chef du Commando 6 a utilisé une bonne partie des 10 minutes de sa déclaration à s’attarder là-dessus. Ce qu’il n’a pas ajouté c’est à quel point il a bien exécuté ses ordres. Des 38 personnes qui étaient dans l’Ambassade ce jour-là (y compris le paysan Yujá, assassiné deux jours plus tard), un seul, l’ambassadeur Máximo Cajal, est resté en vie. De ses quatre chefs, Lucas García, Chupina Barahona et Castillo Valdés sont décédés ; Alvarez Ruiz est en fuite depuis plusieurs années. C’est sur lui que reposera la responsabilité de cette structure.

Ses assistants eux-mêmes l’ont dénoncé. Le « témoin A », un de ses subordonnés dans le Commando 6, a insisté à de nombreuses reprises sur le fait que García Arredondo était son chef et que c’était lui qui dirigeait les opérations le jour du massacre de l’Ambassade. Vidéos, photographies, et récits présentés le jour du procès l’ont confirmé. Il n’avait plus d’excuses.

Le lance-flammes de la Police Nationale

Sous les ordres de García Arredondo ils ont encerclé le lieu, coupé tous les modes de communication, coupé l’électricité, refusé toute forme de négociation et ont cherché à pénétrer par la force. Il n’a pas été clarifié, d’après le Tribunal, comment l’incendie a démarré. Ce qui a été clairement établi c’est que, alors qu’ils essayaient d’entrer, plusieurs détonations ont été entendues, qui auraient pu être des cocktails Molotov ou des tirs de la Police Nationale.

L’étape suivante est une tuerie. On a entendu du gasoil prendre feu, ont confirmé plusieurs témoins oculaires. Cela venait d’un lance-flammes porté par l’assistant d’Arredondo, ainsi qu’on le voit sur des vidéos, photographies et dans les déclarations.

Les preuves faisaient froid dans le dos. La mort des 37 personnes n’avait pas pu être provoquée par des cocktails Molotov qu’ils auraient échappés. Tous les cadavres étaient brûlés des chevilles vers le haut du corps, et leurs pieds étaient intacts. Cela a levé tous les doutes : en pénétrant dans l’enceinte, ce membre du Commando 6 a déchargé le lance-flammes sur eux tous. En quelques minutes ils étaient morts.

La Police a empêché les pompiers d’éteindre le feu

Un des pompiers présents lors de la prise de l’ambassade a raconté au cours du procès comment les policiers les avaient empêchés d’éteindre le feu pour secourir les 37 personnes qui se trouvaient à l’intérieur. L’ordre était que personne ne soit sauvé, ainsi que l’a rappelé l’infirmière de la Croix-Rouge et témoin Odeth Arzú Castillo. C’est pour cela que, lorsqu’ils apprirent qu’il y avait deux survivants, l’ambassadeur Máximo Cajal et le paysan Gregorio Yujá, des agents de l’État sont allés les chercher dans l’hôpital où ils récupéraient. Ils ont assassiné le paysan et l’ont abandonné devant l’USAC, et Cajal a été sauvé car transporté dans la résidence de l’ambassadeur étatsunien et sorti du pays.

***

La solitude de García Arredondo et l’eau qui éteint les flammes

Audience après audience, on voyait l’ex Chef du Commando 6 seul, sans un parent ou ami proche. Emprisonné, il attendait, entouré de policiers du Système Pénitentiaire, que les audiences se poursuivent ou qu’on lui amène à manger.
Quelques reporters passaient à côté de lui sans réaliser son identité. Ils ne s’en rendaient compte que lorsque certains de leurs collègues leur disaient que lui, ce vieil homme au corps large, aux cheveux grisonnants et avec un étrange regard de satisfaction, était effectivement le responsable opérationnel de l’enflammement des 37 occupants de l’Ambassade d’Espagne. Le militaire en retraite se rendait compte de cela. Il le savait. Il n’y avait personne autour de lui.

Sa solitude a été telle que le seul soutien qu’il a reçu est venu d’une organisation d’extrême droite, la Fondation contre le Terrorisme. Pendant les audiences, il n’y avait pas de militaires en retraite, de personnalités publiques, et pour sûr le patronat ne demandera pas à la Cour Constitutionnelle d’annuler la sentence, comme il l’a fait pour celle pour génocide de Rios Montt.

C’est avec une métaphore que la juge Jeannette Valdéz a commencé l’audience finale. Depuis 35 ans, depuis ce 31 janvier 1980, il y avait un feu qui brûlait. La sentence condamnatoire à l’encontre de García Arredondo était l’eau qui venait éteindre ce feu.

« Je me suis acquittée de mes obligations envers mes défunts  », a dit Rigoberta Menchú. « Nous sommes épuisés, audience après audience, c’est quelque chose de très dur. Toutefois, nous sommes heureux. C’est un exemple du fait qu’il faille faire appel à la justice et nous devons travailler dans ce sens. Les années (d’emprisonnement) ne sont pas le plus important pour nous, le plus important c’est l’accréditation de la vérité ».

Le Guatemala est le pays d’Amérique latine qui a émis le plus de sentences pour des crimes du passé après l’Argentine, bien qu’il ne compte pas sur un équilibre politique favorable (l’opposition expresse de nombre de puissants à ce que des jugements soient rendus). Malgré ce scenario, à contrecourant, une institution de l’État (le Ministère Public) a accusé deux membres de deux institutions d’État (Ministères de l’Intérieur et de la Défense) de l’un des pires massacres urbains de l’histoire récente. Une autre institution, l’Organisme Judiciaire, les a condamnés.
C’est ainsi que lumière a été faite sur l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire du Guatemala.

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