Face à la violence, la lutte pour la paix au Guatemala a besoin de la solidarité internationale

Il y a deux décennies, l’accompagnement international au Guatemala a mis en lumière les abus commis pendant la guerre civile. Au milieu d’une violence continue, ce travail reste aujourd’hui central.

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Au cours de 36 ans de conflit au Guatemala, 200 000 personnes ont perdu la vie et 45 000 autres ont disparu
(Photo : EFE)

Pour l’activiste des droits humains et femme politique guatémaltèque Rosalina Tuyuc, les accords de paix – bien que ceux-ci soient grevés par des défis vingt ans après – ont valu la peine, ouvrant de nouvelles opportunités pour les communautés de se relever des cendres des massacres et autres violences, qui ont tué et conduit à la disparition de dizaines de milliers de personnes durant la guerre civile, et de combattre les inégalités qui ont déclenché le conflit en premier lieu.

« Tout ce que nous avons accompli jusqu’aujourd’hui l’a été par les luttes » affirmait Tuyuc lors d’un récent forum au Guatemala, organisé par les Brigades de paix internationales (PBI) pour réfléchir sur l’état de la paix dans le pays peu avant l’anniversaire de l’accord de paix historique.

Après que le gouvernement guatémaltèque et les guérillas de gauche aient signé les accords de paix le 29 décembre 1996, mettant fin à plus de trois décennies de guerre civile sanglante et à un génocide brutal contre les peuples autochtones, le travail pour construire une paix durable put commencer. Et, tandis que les mouvements sociaux guatémaltèques, les défenseurs des droits humains et autre activistes sont sur la ligne de front de cette longue et difficile bataille, l’accompagnement international joue également un rôle important en soutenant la lutte pour la justice transitionnelle.

Les premiers efforts d’accompagnement se concentraient sur la dénonciation des graves violations des droits humains commises par les forces de sécurité de l’Etat pendant la guerre, telles que massacres, torture, viols systématiques et une politique de la terre brûlée qui a décimé les communautés autochtones. Bien que quelques jalons vers la justice aient été posés au cours des années, de nombreuses blessures restent ouvertes alors que les familles de victimes cherchent la justice pour la guerre civile de 36 ans qui a tué quelques 200 000 personnes et vu la disparition de 45 000 autres, pour la plupart aux mains des militaires et d’escadrons de la mort, concentrés plus particulièrement dans les régions autochtones.

Et, alors que les questions sous-jacentes comme les profondes inégalités économiques, les conflits de terres, la discrimination de genre et le racisme demeurent des problèmes menaçants, le combat en cours pour que la justice transitionnelle remédie aux séquelles de la guerre va au-delà des poursuites judiciaires pour les violations passées et s’étend jusqu’aux luttes actuelles pour la terre et la subsistance, dont beaucoup ont des racines qui ont été aggravées par la guerre.

« Vous pouvez voir que le visage de la pauvreté est autochtone, victime du racisme institutionnel et victime du conflit armé – les survivants du génocide », déclare Tuyuc lors du forum de PBI, s’animant du fait que près de 60% de la population guatémaltèque vit sous le seuil de pauvreté, alors que le taux de pauvreté dans certaines communautés autochtones atteint 80%. « Le peu d’avancées obtenues l’ont été par de nombreuses luttes sociales ».

Plusieurs organisations internationales de droits humains et d’accompagnement sont aux côtés de leaders guatémaltèques pour fournir un soutien à de tels mouvements. Comme le Réseau de solidarité avec le peuple du Guatemala (Network in Solidarity with the People of Guatemala – NISGUA) (1) l’explique dans un rapport récent sur ses efforts d’accompagnement dans le pays, l’organisation s’est concentrée au début des années 1990 sur la projection d’une « lumière internationale » sur le calvaire des vagues de réfugiés déplacés par la guerre civile et retournant au Guatemala, parfois dans des zones militarisées. L’effort d’accompagnement international visait à décourager de futures violences étatiques à l’encontre de communautés marginalisées qui avaient déjà été gravement victimisées.

« Notre travail d’accompagnement est la reconnaissance de la nature interconnectée de l’oppression globale » explique NISGUA dans son rapport. « Comme personnes vivant dans le Nord global, nous avons une responsabilité de prioriser et d’amplifier les voix de ceux qui sont le plus affectés par l’injustice ».

Au cours des années, alors que les luttes pour la justice et la reddition de comptes – menée par des activistes autochtones et de droits humains, des avocats et des organisations locales de victimes – progressaient, les défenseurs des droits humains ont continué à souffrir de violences sous la forme d’attaques, de campagnes de dénigrement et de criminalisation. Le Guatemala fait aujourd’hui partie des dix pays les plus dangereux au monde pour les défenseurs du territoire et de l’environnement, selon l’organisation de droits humains Global Witness. Devant de si terribles menaces, les réseaux d’accompagnement international ont de plus en plus orienté leur soutien vers la protection des témoins des affaires judiciaires de l’époque de la guerre civile, ainsi que vers les leaders de différents mouvements sociaux se battant pour la terre, la protection de l’environnement et les droits humains.

De plus, la répression des mouvements sociaux ces dernières années, ainsi quela guerre militarisée contre les drogues en Amérique centrale, rappelle de plus en plus les stratégies contre-insurrectionnelles de la Guerre froide, qui visaient les communautés autochtones et les luttes pour la terre dans la région au cours des années 1980, sous le prétexte de mettre fin à l’expansion communiste.

Alors que le travail d’accompagnement se déroule souvent dans les coulisses, son impact peut parfois être une question de vie ou de mort dans un pays où les défenseurs des droits souffrent d’assassinats et d’attaques systématiques. Et, pendant que des affaires-clé ont augmenté, ceci a également été le cas des menaces à l’encontre des activistes et des leaders sociaux menant le combat pour les droits humains et la justice.

« Les affaires de justice transitionnelle ont malheureusement conduit à une énorme augmentation des risques pour les procureurs, avocats et juges y étant impliqués » déclare à teleSUR Kerstin Reemtsma de PBI, ajoutant que les incidents comprennent menaces de mort, harcèlement judiciaire et autres formes d’intimidation.

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(photo : teleSUR)

Les défenseurs locaux des droits humains qui vivent quotidiennement ces menaces affirment souvent que la présence d’accompagnateurs internationaux aide à réduire les attaques dont ils sont victimes. Un récent rapport de PBI met en lumière de telles expériences avec des témoignages d’activistes ayant bénéficié d’accompagnement.

« Dans notre évaluation du travail de PBI, nous avons vu que leurs visites dans nos bureaux, nous accompagnant dans les communautés et parlant avec les autorités locales, a permis de diminuer substantiellement le niveau d’agressions dont nous avons été la cible » dit dans ce rapport Omar Jerónimo, dirigeant de l’Association autochtone paysanne ch’orti’ Nuevo Día (Asociación indígena campesina ch’orti’ Nuevo Día).

Alors que les activistes sont prompts à pointer que beaucoup de travail reste à faire pour réaliser pleinement les promesses de la paix, pendant que les Guatémaltèques continuent à faire face à des taux élevés de pauvreté, d’inégalités, de violence et de migration, combinées à un manque de justice pour les violations commises au cours de la guerre civile, des avancées marquantes ont été obtenues ces dernières années. En 2013, une cour guatémaltèque prononçait une condamnation pour génocide à l’encontre de l’ancien dictateur Efraín Ríos Montt, dont le régime militaire avait supervisé une série de violations flagrantes des droits durant l’une des périodes les plus sanglantes de la guerre. La condamnation historique fut annulée dix jours plus tard, un coup énorme pour la justice transitionnelle. Mais la reconnaissance formelle du sang génocidaire sur les mains de Ríos Montt conserve une portée symbolique (1).

Comme l’affirmait le leader guérillero Pablo Monsanto lors de la finalisation des négociations de paix en 1996, la signature des accords ne marque pas une fin, mais seulement le commencement d’un long voyage vers la paix.

Deux décennies plus tard, cette route s’étend toujours, mais les mouvements sociaux locaux et les organisations qui leur offrent un soutien n’ont pas dévié du chemin.

Les accompagnateurs internationaux tels que NISGUA et PBI ont réaffirmé leur engagement à écouter les leaders et les mouvements au Guatemala pour amplifier leurs voix et leurs luttes pour la justice, tout en travaillant à améliorer les situations de sécurité pour les activistes sur le terrain par une présence internationale.

Pour Reemtsma, ceci inclut le travail pour aider les organisations locales et les activistes à étendre leurs « propres mécanismes et capacités de protection » tout en promouvant des espaces sûrs pour « l’engagement de la société civile pour le changement pacifique » et en mettant la pression sur l’Etat pour que celui-ci remplisse ses obligations de protection des défenseurs des droits humains contre les menaces de violence et de harcèlement.

Pour NISGUA, le travail d’accompagnement est également concentré de façon critique sur la mobilisation de l’information fournie par les défenseurs des droits locaux, afin de mettre en lumière les conséquences dangereuses de la politique étrangère des Etats-Unis sur les communautés vulnérables au Guatemala et d’encourager un effort de solidarité internationale pour défendre les droits humains.

Entre temps, les mouvements de base au Guatemala tracent leur propre voie, tant avec des continuités avec le passé qu’avec de nouvelles priorités.

Pour la leader des droits autochtones et femme politique Tuyuc, éduquer les jeunes générations sur la guerre civile et les atrocités souffertes, particulièrement dans les communautés autochtones, est un défi central pour l’avenir, pour assurer la préservation de la mémoire historique.

« Vingt ans après les accords, nous pouvons dire que nous sommes en grand danger de perdre », déclara ainsi Tuyuc lors du récent forum de PBI. « Et c’est pourquoi nous avons besoin de continuer à créer la paix ».

« Nous avons besoin d’écrire l’histoire », ajouta-t-elle, en relevant que beaucoup d’histoire n’avaient pas encore été couchées sur le papier, « pour que le Guatemala sache ce qui s’est passé ».

Traduction de l’article de Heather Gies pour teleSUR.

Notes (les notes sont du traducteur) :

1. NISGUA est le comité états-unien du projet ACOGUATE dont fait partie le Collectif Guatemala. Pour plus d’information : http://collectifguatemala.org/-Accompagnement-2-
2. Voir la rubrique http://collectifguatemala.org/-Proces-pour-genocide-

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