Edito - Guatemala : l’impunité sous les projecteurs

Le 7 juin dernier, lors d’une conférence de presse au siège de l’ONU, Carlos Castresana Fernández a annoncé sa démission de la Commission internationale contre l’impunité au Guatemala (CICIG). Depuis, le Guatemala et son gouvernement font face à une crise politique et à une vague de violence. Ce n’est pas souvent qu’un commissaire des Nations unies renonce à sa mission en alléguant qu’il ne peut faire plus.

Sa démission survient dans un contexte marqué par les avancées de l’enquête et l’arrestation des auteurs intellectuels de la mort de Rodrigo Rosenberg, l’avocat dont l’assassinat avait failli coûter son mandat à Alvaro Colom en mai 2009.

Pour autant, c’est l’élection du nouveau procureur général, Conrado Reyes, qui aura été l’élément déclencheur dans la décision de Castresana de se retirer. Lors de la conférence, le Commissaire a évoqué deux raisons principales à sa démission : d’une part la campagne de calomnies que des organisations mènent contre lui, calomnies qui risquent à terme de gêner les travaux de la Commission, et d’autre part le manque d’implication et de collaboration du gouvernement guatémaltèque qui n’a pas suffisamment tenu ses engagements. Castresana a ensuite donné le coup de grâce à l’État guatémaltèque en demandant à son président la destitution de Conrado Reyes, connu pour son degré de corruption et dont la nomination serait le fruit d’un pacte entre des cabinets d’avocats défendant les intérêts de narcotrafiquants. Comment est - il possible qu’ une telle aberration puisse encore se produire à des postes phares, et que le gouvernement guatémaltèque -sous couvert d’une lutte contre l’impunité feinte- laisse faire ? Comment un homme à l’intégrité aussi douteuse que Conrado Reyes peut-il briguer et obtenir un poste clé comme celui de procureur général ?

Ainsi, la démission de Castresana fait apparaître clairement, une fois de plus, que le président guatémaltèque ne souhaite pas véritablement tirer partie de la présence de la CICIG pour affronter les ennemis qui rongent les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire du pays.

Il est certain que sans ce coup d’éclat de Carlos Castresana, Conrado Reyes serait encore à sa place de procureur général, poursuivant les manœuvres entamées dès sa nomination. Mais la pression internationale a enfin porté ses fruits, Reyes a été destitué de ses fonctions et la Cour constitutionnelle a décrété qu’il fallait reprendre et rectifier tout le processus de nomination depuis le début. Reste à voir qui sera le nouvel élu, étant donnée l’importance de ce poste clé dans la conduite de la lutte contre l’impunité et les pressions et trafics d’influence mis en place pour protéger des intérêts particuliers obscurs. Si l’élection de Reyes et la demande de sa destitution par Castresana n’a pas fait bonne presse au gouvernement guatémaltèque, il a néanmoins maintenant une possibilité de s’amender, de récupérer un espace libéré et de faire ses preuves.

Néanmoins pour comprendre un peu mieux les enjeux du départ de son Commissaire, il faut revenir un instant sur les travaux menés par la CICIG depuis plus de deux ans. Sa mission depuis le début est d’aider le Guatemala à retrouver un système judiciaire intègre et à démanteler les filières du crime organisé qui tient les manettes des secteurs de la justice et de la sécurité. Accueillie avec scepticisme au début, elle a réussi à faire sa place dans la sphère judiciaire guatémaltèque et elle est reconnue et soutenue par une grande partie de la population et des organisations sociales, ainsi que par l’ensemble de la communauté internationale.

La Commission a certainement remporté quelques victoires, comme l’a fait remarqué Castresana lors de son discours : elle a permis l’incarcération de 130 personnes, dont l’ancien président Alfonso Portillo, le licenciement pour corruption de 2 000 officiers de police (15 % des effectifs nationaux) et la radiation d’un ministre de la Justice, 10 procureurs et trois juges de la Cour suprême. Elle a abouti à l’arrestation des auteurs intellectuels et matériels de la mort de Rodrigo Rosenberg mais elle a également proposé un certain nombre de lois et de réformes qui n’ont pas toutes été entendues ni approuvées par l’État (5 sur 16).

Si la Commission n’a pas réussi à identifier, démanteler et empêcher le renforcement des structures criminelles qui gangrènent le pays, elle a pu mettre en évidence leur mode opératoire et parfois les mettre en danger. Car si des groupes occultes traditionnellement en concurrence se sont alliés dans une campagne visant à jeter le discrédit sur la personne du Commissaire, c’est probablement parce qu’ils se sont sentis menacés par l’arrestation d’Alfonso Portillo et des assassins de Rosenberg et qu’ils ont pris au sérieux la détermination de Castresana. La stratégie diffamatoire développée par ces réseaux ressemble à une campagne de pub de mauvais goût : diffamation sur sa vie privée, blagues, autocollants... une véritable conspiration attestée par des indications écrites dans un agenda confisqué lors d’une perquisition. Toute une campagne –ils auraient utilisés les services d’un ancien chargé de communication- visant donc à déstabiliser l’homme pour déstabiliser l’enquête et par conséquent l’institution. Car s’en prendre à Castresana, c’est s’en prendre à ses supérieurs et donc à l’ONU.

C’est alors toute la mission de la CICIG, sa légitimité, son efficacité qui sont remises en question avec la démission de Castresana, car cela signifie que ses supérieurs l’ont acceptée et n’est-ce pas aussi d’une certaine façon un aveu de faiblesse ? Les dénonciations du Commissaire ont exposé au regard international une corruption stratifiée. Ce mal n’est pas seulement installé dans le pays, il est l’une des fondations les plus robustes de la société politique et économique du Guatemala et ce qui, il y a quelques mois encore semblait porteur d’espoirs (même ténus), a laissé la place à un immense doute. Aussi peut-on se demander quelles sont les véritables raisons de cette démission et de ce coup d’éclat : se substituer à des dangers que le Commissaire ne veut plus assumer ? ou faire exploser un système corrompu en portant à la connaissance internationale un réseau très complexe et obscur d’intérêts économiques ? Que la sphère politique et économique soit corrompue au Guatemala n’est pas un scoop, en revanche qu’elle soit clairement dénoncée comme étant une entrave aux agissements de l’ONU est une nouveauté. Doit-on donc y voir une stratégie de la dernière chance ? En effet le mandat de la Commission doit prendre fin en 2011, et il semble délicat d’envisager un autre renouvellement de son mandat si le gouvernement ne fournit pas l’aide fondamentale à son travail, celui de lutter contre le crime organisé et son impunité. Ce serait alors une façon d’accentuer la pression sur le gouvernement guatémaltèque en lui rappelant publiquement ses engagements et ses faiblesses.

Coup médiatique et stratégique, essoufflement ou intimidation, la démission de Castresana a néanmoins surpris tout le monde, lui qui « regardait le monstre dans les yeux », et a une fois de plus souligné que le combat contre l’impunité au Guatemala est un travail de longue haleine, épuisant et déroutant, même pour une institution comme l’ONU. Comme l’a fait remarqué Edgar Gutiérrez, analyste politique, il s’agit d’un échec de la CICIG et donc de l’ONU, qui aura pour conséquence un refroidissement ou une déception de la communauté internationale, non pas à l’encontre de Castresana et de l’institution qu’il représente, mais envers le Guatemala. C’est donc une fois de plus le pays et sa population qui seront les victimes de ce système corrompu et favorisant l’impunité. Rappelons que sur les 6 000 assassinats commis en 2009, seuls 120 ont abouti à des condamnations et d’ailleurs, trois jours après l’annonce de Castresana, quatre têtes ont été retrouvées à différents endroits de la ville... un clin d’œil macabre de l’impunité, un rappel à l’ordre de la crise structurelle que semble traverser le pays depuis plus d’un demi siècle maintenant.
En effet, on ne peut que constater que le Guatemala est secoué aujourd’hui par une double crise(1) : sectorielle en ce qui concerne les systèmes judiciaire et sécuritaire, structurelle en ce qui concerne le contrôle des institutions démocratiques par des groupes oligarchiques, corporatifs et criminels. Or cette crise n’a rien de nouveau puisque, entre 1997 et 2006, la lutte contre l’impunité a bénéficié d’environ 90 millions d’euros de la part de la coopération européenne. Ce problème d’impunité au Guatemala est donc identifié depuis longtemps mais rien n’y fait ou personne ne fait assez et cela conduit à un constat amer aujourd’hui : une « criminalisation de la démocratie »(2). En effet l’impunité devient structurelle, comme un processus de légalisation de tout ce qui est illégal. Alors que peut faire une commission internationale contre un mal structurel, certainement peu de choses, et d’autant plus en seulement 4 ans.

A sa conférence de presse, Castresana a annoncé que pour venir à bout des structures criminelles au Guatemala, il faudrait au moins une dix ans. Pour autant, la CICIG n’a pas pour mission d’aller jusque-là. On parle de béquilles judiciaires qui ont vocation à être ôtées. Le nouveau Commissaire costaricain Francisco Dall’Anese Ruiz, nommé début juillet, a un chantier énorme devant lui et peu de temps pour en venir à bout si une prolongation de l’engagement de la CICIG au Guatemala n’est pas négociée d’ici là.

1. Voir article de Andrés Cabanas « Mas allá de Castresana y el Fiscal General : la crisis estructural ».
2. Idem.

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