Témoignage - Entretien avec Maurice Lemoine

Quelles sont les raisons de votre engagement pour le Guatemala ?

L’histoire est assez simple. A l’époque, comme beaucoup, je travaillais sur l’Amérique centrale, alors déchirée par les conflits armés, et plus particulièrement sur le Nicaragua et le Salvador. Au Nicaragua, les sandinistes avaient renversé la dictature de Somoza et pris le pouvoir en [1979] alors qu’au Salvador, galvanisé par cet exemple, le Front Farabundo Martí de libération nationale (FMLN) constituait une menace réelle pour l’armée. L’ensemble de ces affrontements – le Nicaragua étant en butte aux attaques de la contra, soutenue par les Etats-Unis – était considéré comme s’inscrivant (artificiellement d’ailleurs) dans le cadre du conflit Est-Ouest et de la guerre froide. En revanche, au Guatemala, la guérilla de l’URNG n’a
jamais eu la capacité militaire de renverser le pouvoir. Donc, ce pays, malgré la répression féroce qui y était menée (la pire, au bout du compte, dans la région), n’intéressait guère les médias. Par ailleurs, à la différence du Nicaragua et du Salvador, le Guatemala est un pays à majorité indienne, donc plus difficile, pour un journaliste, à aborder sur le terrain. Les indiens sont silencieux, secrets, prudents, méfiants et ils ne se confient guère à l’étranger, contrairement aux ladinos qui, vous connaissant à peine, hésitent moins à se confier – jusqu’à l’imprudence parfois.

Certes, les organisations guatémaltèques membres de l’URNG, comme l’Organisation révolutionnaire du peuple en armes (ORPA) ou l’Armée de guérilla des pauvres (EGP) avaient des correspondants en Europe. Je me souviens d’une Canadienne qui passait régulièrement chez moi, à Paris, pour partager les analyses de l’ORPA sur la situation. Donc, du côté du mouvement révolutionnaire, on avait une information globale. Du côté du gouvernement aussi, peu avare en propagande. Pour le reste, c’était plus compliqué. Là où le Collectif Guatemala a été d’un grand secours, c’est qu’il a servi de relais, et de par sa connaissance du terrain et a été un formidable pourvoyeur de contacts et d’informations.

Photo prise lors du tournage sur les Communautés de Population en Résistance , « Les Naufragés de l’Ixcan », diffusé sur Antenne 2 en 1994. De gauche à droite, Maurice Lemoine, Gonzalo Arijon (réalisateur), Hugues Cayzac (assis à droite) et des membres des CPR Ixcan

J’ai donc connu Juan Mendoza [membre historique du CG], Colette Benoît (à ma grande surprise ; nous nous étions connus auparavant en pratiquant le… parachutisme sportif !), puis Hugues Cayzac qui, en plus d’être des gens éminemment sympathiques, m’ont beaucoup aidé sur place. Avec Hugo, ça a été en servant de « guide », sur place, pour le tournage d’un film – Les Naufragés de l’Ixcán – sur les Communauté de populations en résistance (CPR). Diffusé dans le cadre de l’émission « Géopolis », sur Antenne 2 (le 5 février 1994), il a été l’un des rares moments où le mur du silence médiatique sur le Guatemala a été brisé sur une grande chaîne de télévision.

Je n’ai pas participé aux activités internes du CG, mais ai régulièrement répondu à ses invitations pour participer à des activités spécifiques telles que des interventions, conférences, manifestations publiques et débats. Tout simplement parce que le Collectif était le seul à mobiliser sur ce pays et à offrir une tribune pour faire passer de l’info.

Que pensez-vous du rôle joué par le CG actuellement ?

Actuellement, en tant que journaliste, je travaille moins sur l’Amérique centrale car, depuis la fin des années 1990, une série d’événements et de changements agitent le reste du continent, en particulier l’Amérique du Sud : l’arrivée au pouvoir de présidents tels que Hugo Chávez au Venezuela, Rafael Correa en Equateur, Evo Morales en Bolivie, Lula (puis Dilma Roussef) au Brésil, les Kirchner en Argentine, etc., ont bouleversé le panorama. Cela fait malheureusement partie des dysfonctionnements et des contraintes du journalisme : il y a une vingtaine de pays à suivre, et, lorsque l’attention se concentre sur tel ou tel, particulièrement importants en terme de géopolitique globale, d’autres disparaissent du panorama. Pas forcément par désintérêt (si je prends l’exemple du Monde diplomatique, un mensuel, il ne dispose que de douze numéros de vingt-huit pages par an ; donc forcément, à l’inverse d’un quotidien, la place est limitée, ce qui oblige, souvent la mort dans l’âme, à faire des choix). Le Collectif n’en est que plus utile, qui pallie ces longues plages de silence. C’est grâce à son travail et à son alerte, par exemple que, voyant passer le rapport « Perenco », l’occasion m’a été donnée d’y consacrer un article – sans le Collectif, l’information serait passée inaperçue. C’est donc dans les périodes peut-être les plus difficiles pour vous, lorsque l’appareil médiatique oublie le Guatemala, et que pas grand monde ne semble s’y intéresser, que vous êtes le plus utile : vous agissez comme une piqûre de rappel, un signal d’alarme et vous conservez allumé le flambeau.

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