Soigner, c’est faire justice

« Le Soin comme Justice » : c’est une expression importante pour les femmes guatémaltèques qui forment le Collectif « Actrices de changement » au Guatemala. Ce collectif féministe guatémaltèque travaille depuis 16 ans à la récupération et à la guérison de femmes victimes de violences sexuelles en recherche de processus judiciaires. Cet article expose comment, dans un contexte de post guerre, le soin peut devenir un instrument de justice pour les femmes victimes de viol.

Le Collectif Actrices de Changement a accompagné les femmes victimes de violences sexuelles pendant le conflit armé et crée aujourd’hui les conditions pour « chasser le silence de leur vie ». Cette recherche de justice n’a pas comme unique objectif de déposer des plaintes avec d’autres organisations de défense des droits humains(1).

Au contraire, elle propose que leurs témoignages soient écoutés, reconnus et acceptés pour que la honte retombe sur les coupables, pour faire comprendre qu’il existe un socle d’injustice et d’inégalités sociales qui a permis ces violences et que l’État a sa part de responsabilité en refusant d’agir contre ces inégalités.

Dans ce cadre, le soin se conçoit comme un mécanisme pour transformer les expériences traumatiques, créer de nouvelles pratiques politiques(2) qui transforment les victimes en actrices de changement, par un acte profond et radical qui leur permet d’exister, de guérir, de faire connaître la vérité et de créer les conditions pour que les crimes sexuels cessent.

Comprendre les blessures demande un courage quotidien, individuel et collectif, pour rompre les cercles de la faute et du silence inscrits dans le corps et l’esprit de ces femmes qui ont subi l’isolement comme conséquence de la culture patriarcale qui privilégie les relations génératrices d’inégalités dans la société.

Elles ont dû survivre seules après les viols et au détriment de la solidarité qui caractérise les communautés autochtones. C’était un des objectifs des auteurs de ces crimes. Ils ont attaqué la sexualité et la capacité de reproduction des femmes comme une stratégie pour défaire les liens sociaux et communautaires et détruire l’honneur de l’ennemi, en soumettant les populations à travers le corps des femmes, par l’humiliation et la dégradation morale.

Le corps s’est transformé en un champ de bataille symbolique. « Les violences perpétrées contre les femmes lors des conflits armés ne sont pas spontanées. Elles sont orchestrées, approuvées ou tolérées, dans le cadre d’une stratégie politique calculée. Qui plus est, elles sont commises par des individus qui savent pertinemment qu’ils peuvent s’attaquer aux femmes et aux fillettes en toute impunité. Certains comportements stéréotypés ou violents, déjà très répandus dans la société en temps normal, sont, en cas de conflit, délibérément encouragés ou manipulés par des groupes d’influence - militaires, politiques, sociaux ou économiques -, qui pensent pouvoir ainsi marquer des points(3) »

Ces représentations collectives patriarcales de la sexualité, transforment un délit, condamnable et déshumanisant, en une relation consentie et désirée par les femmes, provoquant leur silence comme mécanisme de survie. L’isolement social des victimes ainsi que la difficulté à surmonter les traumatismes, garantissent la pérennisation et la reproduction de ces actes de violence. C’est le seul crime pour lequel on responsabilise et culpabilise la victime de ce qui lui est arrivé.

Dans ce contexte, le soin se comprend comme la désarticulation de ces représentations collectives patriarcales, et la justice comme une justice globale et non uniquement comme un pouvoir judiciaire avec ses sanctions et ses peines. Cela signifie montrer et transformer socialement tout ce qui limite la mobilité et la liberté des femmes. L’expérience personnelle doit être reliée au politique par des alliances et par de nouvelles alternatives de vie dans les communautés ou en-dehors. Pour Yolande Aguilar, co-fondatrice du Collectif Actrices de Changement, cette idée va bien plus loin que la demande de Justice à l’État. Selon elle, «  la justice la plus complète c’est celle que je me donne et celle que je peux construire avec les autres. Le personnel est politique. Je ne vis pas dans une grotte, je vis dans le système, et je dois le construire de l’intérieur(4). »

Dans le contexte d’impunité qui caractérise le pays, il est essentiel de dépasser la dynamique perverse de la victimisation. Il faut se détacher de l’acte de violence et reconstruire sa vie en la renforçant par des processus collectifs, parfois plus silencieux mais plus efficaces pour guérir, des processus d’auto-affirmation, capables d’avoir des répercussions sur les structures du pays.

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Femmes Ixiles lors du procès pour génocide, Guatemala, mai 2013. Photo de Cristina Chiquin pour Mujeres Ixqeles

Ces témoignages ont été d’une importance capitale pour le jugement pour génocide et crimes contre l’humanité de l’ex dictateur Ríos Montt. Malgré le fait que le jugement ait été annulé le 20 mai 2013, ces femmes ont pu mettre en commun leurs expériences et cela a contribué à ce qu’elles exercent leur droit et pouvoir de parole, espace de récupération de la dignité. « Ils nous ont toujours dit ne pas être sentimentales quand nous nous présentons au commissariat, car il n’aiment pas ça !! De ne pas pleurer pendant le jugement !! Tous ces messages servent à empêcher que nous obtenions justice pour nos propres vies(5). »

Rompre le silence est un mécanisme qui leur rend la vie.

1. Certes, le témoignage des femmes autochtones violées durant le conflit armé fut substantiel pour le jugement et la condamnation pour génocide à l’encontre du Général Efraín Ríos Montt le 10 mai 2013, mais l’annulation du verdict un mois jour pour jour après les témoignages a également engendré une grande frustration.
2. Dagnino, cité par Brett, argumente le fait que «  le politique », en tant que concept, s’est élargi à de nouveaux paramètres qui permettent de réfléchir à la relation entre culture et politique. Cette expansion du politique lié aux relations sociales quotidiennes se transforme en un espace idoine de la société civile pour l’action politique (Dagnino, 1998 : 38). Brett, Roddy, Movimiento social, etnicidad y democratización en Guatemala, 1985-1996, Guatemala 2005, p.26.
3. Amnesty International, Les crimes commis contre les femmes lors des conflits armés, 2004.
4. Giménez, Inés, « Mujeres en Guatemala : el fin de la victimización a través de la sanación », .
5. Actrices de Changement, « Festival régional pour la mémoire : femmes et guerre », Guatemala, 2008.

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« Les femmes dcident, la société respecte, l’État garantit, les Eglises n’interviennent pas. » Photo de El Nuevo Diario

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