Rencontre latino-américaine contre les barrages : Huehuetenango partage ses expériences de lutte

Des représentants des municipalités de Barillas, Santa Eulalia, San Mateo Ixtatán, ainsi que de l’Assemblée Départementale de Huehuetenango et de l’association CEIBA(1) ont participé à la Vème rencontre du « Réseau latino-américain contre les barrages, pour les rivières, leurs communautés et l’eau »(2) (REDLAR), le 7 octobre dernier. Plusieurs délégations ont visité des régions affectées par l’imposition de projets hydroélectriques, dans le Nord de Huehuetenango(3), en Ixcán (Quiché) et en Alta Verapaz avant de se retrouver au Petén dans la communauté de Retalteco pour quatre jours d’échanges d’expériences de lutte et de stratégies. ACOGUATE accompagnait des défenseurs des droits humains de Huehuetenango et d’Ixcán.

Micaela, est une jeune femme, leader et porte-parole de la communauté de Recreo B, voisine du projet hydroélectrique Cambalam que l’entreprise espagnole Hidro Santa Cruz (HSC) veut imposer sur un lieu sacré maya Q’anjobal contre la volonté de la population locale. En avril 2013, la population a installé un campement qui bloque l’entrée des terrains acquis par la force par l’entreprise. Les travaux sont suspendus depuis.

A.G. : Quelle est la participation des femmes dans cette lutte ?

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Participants à la mission d’observation

Micaela : Nous sommes organisées en résistance pacifique, 24h sur 24, contre l’entreprise Hidro Santa Cruz que nous ne voulons pas dans notre municipalité. Nous avons réussi à l’empêcher d’entrer à Poza Verde. Il y a eu des violences de la part de l’entreprise, nous ne voulons pas que HSC continue d’assassiner nos leaders. C’est notre droit, celui de notre famille, des futures générations, de participer à cette manifestation, à la résistance.
Nous, les femmes, avons lutté et allons continuer à lutter pour défendre notre Madre Tierra [Terre Mère], les forêts et les rivières. Nous ne voulons pas qu’ils viennent détruire et nuire à notre environnement, surtout dans les communautés de Recreo B, San Carlos, Santa Rosa, Recreo C, qui sont les plus touchées car elles sont voisines de Poza Verde, où sont les terrains de HSC.

A.G. : Quelles difficultés et avancées avez-vous vécues dernièrement ?

M. : L’entreprise n’a toujours pas pu s’installer. Mais les leaders sont persécutés, des mandats d’arrêt ont été émis contre eux. Le gouvernement envoie l’armée et la police alors que nous ne faisons que manifester, avec le blocage de la route. Le 28 septembre, Mynor López et deux autres hommes ont été détenus, dont un grand-père de 75 ans. [...] On n’a pas pu les libérer parce que la police lançait des gaz lacrymogènes et il y a eu des blessés. A San Mateo, des personnes ont aussi été blessées par balle et il y avait des gaz lacrymogènes. Finalement, ils ont été libérés et l’ancien racontait comment les policiers les avaient couchés à l’arrière du pick-up et recouverts avant de s’assoir dessus pour que personne ne les voient. S’ils arrivent avec des hélicoptères, nous ne pouvons pas voler et les libérer...(4)

Kaxho, jeune du Movimiento Social de Santa Eulalia partage l’expérience de lutte de cette municipalité voisine de Barillas, où un autre projet hydroélectrique de l’entreprise 5M S.A. est actuellement en construction :

Kaxho : Notre résistance est une défense - à Santa Eulalia et dans toute la région, ou « nation Q’anjobal »- des peuples Q’anjobal, Chuj, Akateco et ladino. Il s’agit de défendre et de promouvoir l’autonomie territoriale, l’autodétermination des peuples, les droits collectifs, individuels et notre Madre Tierra principalement. Il n’est pas concevable que ces personnes viennent et exploitent nos ressources naturelles, alors que nous avons notre propre mode de vie, une forme de développement assez différente, qui correspond à la cosmovision, à notre Madre Tierra et c’est cela que nous défendons.
Nous nous défendons contre le capitalisme parce que les entreprises veulent seulement s’enrichir avec nos ressources. Avec le projet hydroélectrique, ils vont vendre l’énergie et en multiplier le coût, ils se moquent de notre système et de notre mode de développement bien sûr.

A.G. : Comment t’es-tu engagé dans le Mouvement Social de Santa Eulalia et comment perçois-tu la participation de la jeunesse dans cette lutte ?

K. : Je suis entré dans le Mouvement Social de Santa Eulalia grâce au soutien de notre frère et grand leader Daniel Pedro Mateo. Nous sommes devenus amis et j’ai commencé à participer à Amoyeb(5). Il m’a informé et formé sur la situation réelle de nos peuples. Les jeunes souvent s’éloignent et s’intéressent à d’autres choses, mais en me formant j’ai commencé à participer aux réunions et ensuite intégré le Mouvement Social. La lutte s’est intensifiée avec la perte de notre leader(6). La participation a été constante, ça fait 7 mois que nous sommes fortement occupés par la lutte.
Les jeunes ont eu et continuent de jouer un rôle important dans cette lutte. Nous proposons d’en être le moteur parce que nous avons l’énergie. La jeunesse participe mais il faut renforcer cet engagement. Et ce n’est pas seulement la lutte : au sein du Mouvement Social nous essayons aussi de veiller au développement de notre peuple.

A.G. : Quelles difficultés et avancées avez-vous vécues dernièrement ?

K. : Les difficultés sont nombreuses. La partialité de nos autorités en fait partie. On s’est rendu compte que les autorités devraient s’intéresser à ces situations, mais ce n’est pas le cas, à commencer par le président, et les maires qui, soit sont neutres, soit ne s’intéressent pas.
Il y a aussi la corruption des leaders, par les maires et les entreprises qui offrent des projets et le supposé « développement ». Et les divisions... C’est le cas de la division administrative, des frontières qu’on nous a imposées : entre Barillas, San Juan Ixcoy, Santa Eulalia. Parfois on entend : « pourquoi Santa Eulalia s’en mêle s’il s’agit d’un problème de Barillas ? ». Du point de vue de notre cosmovision nous formons un seul peuple, une seule nation [Maya Q’anjobal] qui part du Mexique jusqu’à San Juan Ixcoy.
Heureusement, nous avons aussi des succès au sein du Mouvement Social, à partir de 2006. Nous avons réussi à expulser l’entreprise Montana Exploradora, ensuite ENEL, puis Hidralia. Puis on a réussi à freiner TRECSA(7) parce qu’ils commençaient à travailler sans l’autorisation des communautés ni du maire. Nous avons uni nos forces : il ne s’agit plus seulement de Santa, mais du territoire Q’anjobal et nous avons constitué l’Assemblée Permanente du Territoire Q’anjobal.
Nous avons aussi une incidence sur les politiques du gouvernement : dernièrement les maires ont été convoqués à une réunion au sujet de la mise en place d’un état d’urgence. Mais heureusement, nos leaders sont intervenus et l’ont empêché, ils ont réussi au contraire à faire retirer les forces de sécurité et à stopper l’émission d’autres mandats d’arrêt. Par contre, les autorités se refusent à annuler les licences.
Nous avons réussi à unifier les leaders, les COCODE(8) et les maires communautaires. Santa Eulalia a été le promoteur de cette union dans la région.

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Mission d’observation de la REDLAR

Barillas : « dialogue… »

Le 3 septembre, le président Pérez Molina venait à Barillas pour annoncer l’ouverture d’une table de négociations pour le 19. La réunion a eu lieu le 20, sans en informer les dirigeants qui auraient dû y assister. Depuis 2007, la population exige des autorités qu’elles prennent en compte ses positions quant au modèle de développement et décisions prises face à l’agression des entreprises et aux intentions d’exploiter la nature(9). Mais à ce jour la population n’a toujours pas été entendue malgré les manifestations pacifiques et les centaines de pétitions, communiqués et mémoriaux présentés aux autorités, et surtout, en dépit des résultats de la consultation communautaire de 2006.

Lors d’une conférence de presse, en septembre, les autorités communautaires et représentants d’organisations locales de plusieurs régions du département de Huehuetenango manifestaient « [leur] profonde inquiétude pour la systématique violation de [leurs] droits fondamentaux, à cause de la mise en place de projets hydroélectriques sur [leurs] territoires sans le consentement des communautés, et en ignorant le résultat des consultations communautaires réalisées à partir de 2006 » […]. « Les gouvernements successifs et les autorités locales se sont faits les complices des entreprises étrangères, de la répression, des poursuites judiciaires et des intimidations dont ont souffert nos communautés, en autorisant de manière illicite les licences d’exploitation hydroélectrique. En imposant par la force la privatisation de nos rivières, il est triste et honteux de voir comment les gouvernements et leurs institutions deviennent les opérateurs politiques des entreprises étrangères et font une promotion malhonnête d’espaces de dialogue sans participation de nos communautés directement affectées. Nous, les peuples, n’allons accepter aucun type de négociation ou dialogue promu par le gouvernement et orchestré par les entreprises étrangères qui viennent manipuler et tromper la population et surtout, qui vont à l’encontre des position et décisions de nos peuples ».

...Impunité et criminalisation

Le verdict a eu lieu dans le cas de l’assassinat d’Andrés Pedro Miguel en mai 2012 : les deux employés de sécurité privée de l’entreprise hydroélectrique Hidro Santa Cruz ont été déclarés non coupables. Seul un des deux accusés a été condamné à 5 ans de prison (commuables contre caution de 25 Quetzals - 2,50 € - par jour) pour lésions graves contre les deux survivants de l’embuscade ayant entraîné la mort d’Andrés Miguel. Le Ministère Public va faire appel de la sentence de la Juge Patricia Bustamente du tribunal de haut risque A, fortement dénoncée par les avocats des victimes. Le racisme et l’impunité révélés par ce verdict pourraient ouvrir la porte à des poursuites envers l’une des victimes : le leader et défenseur des droits humains Pablo Antonio Pablo, accusé par la défense d’être responsable des faits.

Les anciens prisonniers de Barillas de mai 2012, devaient être entendus le 27 août par le tribunal de haut risque A pour que la juge Flores clôture leur dossier. Or juste avant l’audience, deux des anciens prisonniers, Saúl Aurelio Méndez Muñoz et Antonio Rogelio Velásquez López, ont été arrêtés dans des conditions obscures et illégales. Le juge Zamora de Santa Eulalia - sur lequel les soupçons de corruption par l’entreprise HSC ne manquent pas - avait émis ce mandat d’arrêt le 30 mai 2013, jour de la libération de Rubén Herrera (ADH/CPO) à laquelle tous deux avaient assisté en solidarité. L’audience a été suspendue pour tous les anciens prisonniers politiques et reportée plusieurs fois.

Des défenseur-es des droits humains (avocats et leaders d’organisations sociales) ont été reçus fin octobre pour une audience thématique à la Commission Interaméricaine des droits de l’Homme sur la criminalisation, à Washington.

1. Association qui accompagne des groupes communautaires et les mouvements sociaux pour leur fournir une aide technique, politique, sociale et environnementale.
2. Red Latinoamericana Contra Represas y por los Ríos, sus Comunidades y el Agua. Voir communiqué de presse, et le rapport de mission d’observation des droits humains disponible sur Prensa Comunitaria, également en ligne, un mini-reportage de TeleSur.
3. Où a eu lieu, fin septembre, une nouvelle vague de répression.
4. Mynor López, dont la détention a été reconnue illégale par le Procureur des Droits Humains, a été emmené dans un véhicule particulier - mis sous scellé par le MP après son abandon près d’un village - puis en hélicoptère. Suite à sa détention les peuples du Nord de Huehuetenango ont manifesté et ont été réprimés de manière violente par les forces de l’ordre entre le 28 et le 30 septembre. Un soldat (qui était désarmé, selon les autorités) est mort dans des circonstances non éclaircies.
5. Association co-fondée par Daniel Pedro, pour la formation sociale et politique de leaders communautaires.
6. Daniel Pedro Mateo, instituteur, artiste et leader charismatique de Santa Eulalia a été enlevé puis assassiné en avril 2013. Défenseur des droits humains et des droits collectifs de son peuple, il était l’un des promoteurs de la consultation communautaire de Santa Eulalia (août 2006).
7. Montana Exploradora est la filiale de la multinationale minière canadienne Goldpcorp qui exploite la mine d’or Marlin à San Miguel Ixtahucán, San Marcos. ENEL, propriétaire d’un barrage à Cotzal, en Ixil, est une multinationale italienne, et Hidralia est l’entreprise espagnole et maison-mère d’Hidro Santa Cruz. TRECSA est une entreprise de transport d’énergie qui, pour l’extension du câblage électrique, doit passer par des terrains communautaires et privés.
8. Conseils Communautaires de Développement
9. « Barillas : Nous, les peuples, n’allons accepter aucun type de négociation ou dialogue », Prensa Comunitaria, 18 septembre 2013.

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