Où sont-ils ? La disparition forcée, une plaie toujours grande ouverte au Guatemala et encore loin de cicatriser.

Après 36 ans de lutte acharnée, Estela Carlotto, la fondatrice argentine des Grands-mères de la Place de Mai a retrouvé son petit-fils. La fille d’Estela, Laura Carlotto, avait été victime de disparition forcée alors qu’elle était enceinte, puis torturée et finalement exécutée le 26 juin 1978, deux mois après avoir donné naissance à Guido. Il est le 114ème « bébé volé » de la dictature argentine à pouvoir renouer avec sa famille. En Argentine, on célèbre cette nouvelle victoire tout en continuant la lutte.

La disparition forcée(1) est une pratique qui fait son apparition dans les années 1960 en Amérique latine et qui sera utilisée de manière systématique et massive dans toutes les dictatures et conflits que subira le sous-continent jusque dans les années 1990. Lorsque l’on parle de disparition forcée, on fait souvent références aux dictatures de Videla en Argentine (1976-1983) ou de Pinochet au Chili (1973-1990), mais cette pratique sera également monnaie courante en Uruguay, au Brésil, au Pérou, en Colombie, en Honduras, au Salvador, au Mexique, en Haïti et bien sûr au Guatemala. C’est d’ailleurs au Guatemala, avec le début de la guerre civile (1960-1996), que la disparition forcée s’instaure comme un moyen de répression et d’extermination systématique dirigé par l’État à l’encontre de tout élément dérangeant, autrement dit intellectuel(le)s, professeur(e)s, étudiant(e)s, paysan(ne)s, membres de communautés autochtones, dirigeant(e)s politiques de partis d’opposition, militant(e)s politiques de gauche, syndicalistes, religieux et enfants. Le Guatemala est également le pays d’Amérique latine qui recense le plus grand nombre de victimes de disparition forcée, soit 45 000 disparus selon le rapport de la Commission pour l’Éclaircissement Historique(2).

Album photographique des délinquants, Archives Historiques de la Police Nationale. Photo de Pauline Matteoni

La découverte d’un Journal Militaire ou Diario Militar, en 1999, dans lequel figure les noms de 183 hommes et femmes fichés et ciblés car considérés comme pouvant constituer un « danger » pour le régime militaire en place, devrait permettre de mettre en évidence l’existence d’un véritable système d’extermination. Sur 108 de ces fiches figure le code 300, code qui correspond aux personnes exécutées, généralement après avoir été séquestrées et torturées pendant un certain temps. Beaucoup de familles ont pu reconnaître les noms et les photos de leurs proches dans ce journal et savoir où se trouvaient les corps. Pour les familles qui, depuis trente ans, cherchent inlassablement la trace de leurs êtres chers et exigent que justice soit faite et que les responsables soient enfin condamnés, cette découverte a été porteuse d’espoir. Un espoir qui s’est vu renforcé lorsque la Cour Interaméricaine des Droits de l’Homme a déclaré l’État du Guatemala coupable des délits de disparitions forcées et l’obligeait alors à ouvrir, le 20 novembre 2012, le procès du Diario Militar.

C’est dans le cadre de ce procès que j’ai assisté à l’audience de preuve anticipée les 3 et 4 juillet derniers, comme observatrice et accompagnatrice internationale. Au cours de ces deux jours émotionnellement très intenses, quatre femmes ont pris la parole et raconté leurs histoires, exhibant la photo de leur proche disparu. Elles sont toutes âgées déjà - le mari de l’une d’entre elles, également appelé à témoigner, est décédé à peine un mois auparavant - c’est pour cette raison qu’il était urgent de les écouter. Au Guatemala, on ne sait jamais combien de temps durera un procès...

Natalia Gálvez Soberanís, Josefa Elizabeth Andrade, Antonia Chiguil Aguilar et Aura Elena Farfán, avec les photos de leurs fils et frère. Photo de Cristina Chiquin pour Mujeres Ixcheles.

Elles s’appellent Josefa Elizabeth Andrade, mère de Joaquín Rodas Andrade, disparu le 2 mai 1985 ; Natalia Gálvez Soberanís, mère de Carlos Guillermo Rámirez, disparu le 14 février 1984 ; Antonia Chiguil Aguilar, mère de Manuel Ismael Salanic Chiguil, disparu le 14 février 1984 ; Aura Elena Farfán, sœur de Rubén Amílcar Farfán, disparu le 15 mai 1984, et représentante légale de FAMDEGUA(3), l’association des parents de détenus et disparus du Guatemala.

Aura Elena raconte que Rubén, son frère «  si spécial », «  son jumeau malgré la différence d’âge », était étudiant et membre actif du syndicat de l’Université. « Á cette époque nous avions très peur, tout le monde avait très peur, pas seulement les familles, toute la population (…). La situation était très difficile, on capturait les étudiants, les paysans. », explique-t-elle. « J’avais l’habitude d’ouvrir la porte de sa chambre, de lui chatouiller la plante des pieds parce que c’était un gros dormeur. Ce matin-là, à 5 heures 40, je l’ai fait, sans savoir que ce serait la dernière fois...  » Ce jour-là, la vie d’Aura Elena a changé à jamais. Et cela fait maintenant trente ans qu’elle se dédie corps et âme à la recherche de Rubén. De Rubén et de tous les autres. Elle raconte avoir frappé à tant de portes sans jamais obtenir de réponse, « trente années ont passé et nous attendons toujours qu’on nous dise où il est ». Elle retrace alors le chemin parcouru, de son engagement avec le GAM (Groupe de Soutien Mutuel)(4) - qui a permis à tous les proches des disparus de voir que leur douleur était partagée par tant d’autres, de se donner du courage, de continuer à lutter ensemble - à son engament aujourd’hui avec FAMDEGUA ; elle dépeint les manifestations et les rassemblements devant le Palais Présidentiel, «  nous pensions qu’ils se trouvaient peut-être là. S’ils étaient au sous-sol du Palais Présidentiel, ils allaient nous entendre. Nous venions chaussées de chaussures à talons pour faire du bruit, nous criions leurs noms, nous avions acheté des sifflets en plastique. » La photo de Rubén est épinglée à sa veste, tout contre son cœur. Elle pleure, et la salle, occupée par une majorité de gens venus en signe de solidarité, renifle en silence.

Joaquín, fils de Josefa Elizabeth Andrade, avait 23 ans, étudiant brillant en économie. Ce jour-là, un samedi, il devait sortir pour réaliser des travaux pratiques. Sa mère était dans la cuisine et elle lui demanda :
« Que veux-tu pour déjeuner ? 
- Un bifteck de foie et des frites. »
Les heures passaient et Joaquín ne rentrait pas. « Nous commencions à nous inquiéter parce qu’il ne ratait jamais un repas (…). Dans l’après-midi, nous avons pensé qu’il devait être avec des amis mais notre inquiétude ne cessait d’augmenter. » Joaquín n’est jamais rentré. Depuis, Josefa Elizabeth a voyagé, pour se faire entendre, puis elle a écrit un livre qui l’a aidé à s’en sortir, dit-elle. « Nous étions une famille très unie mais le mal qu’ils nous ont fait nous a obligé à survivre plus qu’autre chose (…). Nous enlever nos enfants c’est nous ôter une part de nous-mêmes. ». En ce qui concerne le Journal Militaire, pour elle, sa découverte a été d’une grande importance : « c’est la clef qui permettra d’ouvrir toutes les portes et d’éclaircir tous les mystères autour de la disparition de mon fils. »

Carlos Guillermo est enlevé au domicile familial le 14 février 1984, « le jour de la Saint-Valentin » ajoute sa mère, Natalia Gálvez Soberanís. Il avait 19 ans et était étudiant. Son nom apparaît dans le Journal Militaire, suivi du code 300. Il serait mort le 6 mars mais sa famille ignore où se trouve son corps.

Cette même nuit du 14 février 1984, des hommes armés font également irruption au domicile d’Antonia Chiguil Aguilar et de sa famille. Ils tirent au plafond et menacent son mari un pistolet sur la tempe. Ils entrent ensuite dans la chambre de son fils, Manuel Ismael Salanic Chiguil, le jettent au sol en criant « Où sont les armes ? Où sont les autres ? ». Pendant deux heures il recevra des chocs électriques avant d’être enlevé. Ils frappent également son frère, âgé de 16 ans. Avant d’abandonner les lieux, les hommes leur crient de ne pas bouger ou ils reviendront pour les tuer.

Manuel Ismael apparaît dans le Journal Militaire, mais la photo est celle de son petit frère Esteban, explique-t-elle quand on lui demande si elle reconnaît son fils dans le Diario Militar qu’on place devant elle.

Aujourd’hui, il est urgent de légiférer en matière de disparition forcée et d’adopter la loi 3590 pour la création de la « Commission Nationale de Recherche de Personnes Victimes de Disparition Forcée et Autres Formes de Disparition ». L’État doit reconnaître sa responsabilité et le rôle qu’il a joué en matière de disparition forcée durant la guerre civile et participer activement et positivement à la dignification et à la réparation intégrale des victimes et de leur famille. Pour cela, la Commission aura pour objectif de déterminer où se trouvent les corps des victimes ainsi que la vérité sur les circonstances de la disparition, promouvant le droit des victimes et de leur famille à accéder à la vérité et à la recherche des disparus. Les organisations de la société civile se battent pour cela.

1. La disparition forcée s’entend comme l’arrestation, la détention, l’enlèvement ou tout type ou forme de privation de liberté qui soit l’œuvre d’agents de l’État, ou de personnes ou groupes de personnes qui agissent avec l’autorisation, le soutien ou le consentement de l’État ; s’en suit le refus de reconnaître la dite privation de liberté ou de garder secret le sort ou l’endroit où se trouve la personne disparue, la soustrayant à la protection de la loi. Selon le Manuel de recherche de personnes victimes de disparition forcée et autres formes de disparition, réalisé par GAM, FAFG, FAMDEGUA et CIIDH.
2. Comisión para el Esclarecimiento Histórico.
3. L’association Familiares de Detenidos Desaparecidos de Guatemala est accompagnée par ACOGUATE.
4. Grupo de Apoyo Mutuo.

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