Massacre des Dos Erres : une décision historique après 29 ans de lutte pour la justice

Le 2 août dernier, le Tribunal de Haut Impact de la capitale rendait une sentence historique pour les victimes du conflit armé et pour la justice guatémaltèque : 6060 ans de réclusion pour chacun des quatre militaires ayant participé au massacre de 201 habitants de la communauté des Dos Erres, département du Petén. Si la justice s’est fait attendre, le procès lui, n’aura duré que six jours, six jours pour retracer l’horreur d’un crime contre l’humanité.

Le tragique destin des habitants des Dos Erres est l’un des nombreux exemples de l’application par les régimes militaires latino-américains de la Doctrine de Sécurité Nationale nord-américaine dans la lutte contre le communisme. De mars 1982 à août 1983, le gouvernement du général José Efraín Ríos Montt met en œuvre une politique de terre brûlée en massacrant systématiquement et de façon indiscriminée la population civile suspectée de soutenir la "subversion" (1). Dans le cas des Dos Erres, suite à la perte par l’armée de 21 fusils dans un affrontement avec la guérilla, cette communauté est classée "zone rouge" et ses habitants déclarés "ennemis internes".

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Une rose à la main, les familles attendent la sentence pour le massacre Dos Erres
(photo : Prensa Libre)

Dans la nuit du 6 décembre 1982, la force de combat Patrouille d’Élite Kaibil (2) (PEK), composée d’une soixantaine d’hommes, débarque dans la communauté des Dos Erres. Se faisant passer pour des guérilleros et fermant les accès à la communauté, les soldats sortent les habitants de leurs maisons en séparant hommes, femmes et enfants. Le 7 décembre, après avoir violé et obligé les femmes à préparer leurs repas, le massacre commence. En l’espace de 18 heures, 252 personnes (3) sont torturées, assassinées puis jetées dans un puits (4). Le 9 décembre, le lieutenant du détachement militaire de la communauté voisine Las Cruces, Carlos Carías López, donne l’ordre de brûler la communauté.

Seuls deux enfants survivront au massacre : Armando, 11 ans, réussit à s’enfuir, et Ramiro, 5 ans, est enlevé par le kaibil Santos López Alonso qui le réduit en esclavage pendant plusieurs années.

Depuis 1994, l’association de Détenus-Disparus du Guatemala, FAMDEGUA, partie civile dans le procès, porte cette affaire dans les méandres de la justice guatémaltèque avec le Cabinet juridique des Droits Humains. Ce n’est qu’après une sentence de la Cour Interaméricaine des Droits de l’Homme en 2009 que les mandats d’arrêt à l’encontre de 16 membres de l’armée sont "réactivés", donnant lieu à l’arrestation en 2010 des 4 accusés dans ce procès : Reyes Collin Gualip, Manuel Pop Sun, Daniel Martínez Mendez, ex-kaibils, et Carlos Carías López, lieutenant.

Le procès a été marqué par la déclaration via vidéo-conférence depuis le Mexique de deux témoins protégés, anciens kaibils présents pendant le massacre, qui ont détaillé la préparation puis le déroulement de l’opération. Tous deux ont confirmé la participation au massacre des trois kaibils accusés et ont décrit les actes de brutalité commis. Ces déclarations ont été complétées par le récit clair et poignant des deux survivants qui ont assisté aux tortures, viols et exécutions de leurs proches. Chacun des témoins a raconté, la voix brisée, la détresse dans laquelle ils se sont retrouvés après le massacre, demandant en vain des informations au lieutenant Carías, ou quand plusieurs jours après ils sont retournés à leur communauté, vide et dévastée.

L’expertise militaire aura sans doute été la plus importante du procès. Elle prouve que le chef du détachement de las Cruces était au courant des détails du massacre en cours et qu’il l’a facilité. Selon l’expert, il s’agissait d’une opération militaire soigneusement préparée, qui impliquait les plus hauts niveaux de la hiérarchie militaire. Sa conclusion est que tous les militaires de cette patrouille kaibil ont participé au massacre et qu’aucun d’eux ne s’y est opposé. 

Selon la juge Jazmin Barrios, « les kaibils ont massacré les habitants des Dos Erres d’une façon inhumaine, alors qu’ils n’étaient que d’humbles agriculteurs, une population civile qui n’a opposé aucun type de résistance (…), les hommes, femmes et enfants de la communauté ont été l’objet de traitements inhumains, ce que démontrent l’acharnement et la perversité brutale avec lesquels ils ont été traités, les soldats allant jusqu’à rayer totalement la communauté de la carte ».

Une peine de 30 ans a été retenue pour l’assassinat de chaque victime, soit un total de 6030 ans de prison pour chaque coupable. « Nous ne pouvons pas dissimuler la mort des 201 personnes assassinées pendant ce massacre. Cela pourrait paraître incongru, mais ça ne l´est pas, 201 personnes sont mortes et nous imposons une peine de 30 ans pour chacune d´elle », a déclaré la juge Barrios. Les coupables ont également été condamnés à une peine additionnelle de 30 ans de prison pour crimes contre l´humanité. Toutefois, selon le code pénal guatémaltèque, ils ne purgeront qu’une peine de 50 ans maximum.

Le procès en chiffres

- 6 jours de débats
- 9h de déclarations par jour
- 27 témoins pour la partie civile
- 6 témoins pour la défense
- 9 expertises (militaire, historico-social, 2 experts en balistique, psychosocial, 4 anthropologues légistes)
- 45 minutes de sentence
- 6030 ans de prison pour l´assassinat de 201 personnes et 30 ans pour crimes contre l’humanité
- 6 ans de prison additionnels pour le délit de vol aggravé pour le lieutenant Carías López

Des centaines de roses en symbole de justice...

1. Terme employé dans le plan de campaña Victoria 82, élaboré para l’État Major de l’armée guatémaltèque en application de la Doctrine de Sécurité Nationale.
2. Selon la Commission d’Éclaircissement Historique (CEH, Cas illustratif 31), la patrouille est une “force spéciale contre-insurrectionnelle de l’armée” dont l’école d’entraînement se trouvait, jusqu’en mai 1982, dans le département du Petén.
3. L’accusation compte seulement 201 victimes, ce qui correspond au nombre d’ossements retrouvés lors de la première exhumation réalisée en 1995. Une deuxième exhumation fut réalisée en 2010 afin d’effectuer des prélèvements d’ADN pour identifier les victimes.
4. Larry Kapplow, "Unearthing a massacre", Global Post, 29/04/2010

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