Le conflit agraire ancestral de la région Ixil accentué par l’installation du méga-barrage hydroélectrique Xacbal

Le Quiché est, selon la carte des conflits de l’année 2009 élaborée par le Bureau du procureur des droits de l’Homme (PDH ), le département le plus conflictuel(1)du Guatemala. La région de l’Ixil, située dans ce département, voit depuis de nombreuses années un conflit ancestral lié à la problématique de la terre s’aiguiser, au cours du conflit armé interne dans un premier temps, puis par l’arrivée de l’entreprise hondurienne Hidro Xacbal et la construction d’un méga-barrage hydroélectrique.

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La centrale hydroélectrique en construction

La région Ixil, située au nord du département du Quiché, est constituée par les trois municipalités de Santa María Nebaj, San Gaspar Chajul et San Juan Cotzal et s’étend entre l’Altiplano (hautes plaines) et la Sierra des Cuchumatanes. Ses paysages montagneux et verdoyants en font une des plus belles régions du Guatemala. La majorité des habitants forment le peuple maya ixil, qui est aussi le nom de la langue la plus utilisée dans la région, alors qu’une petite part de la population est ladina (métisse), quiché, kanjobal ou q’eqchi. Du temps de la conquête, Nebaj est l’un des derniers lieux d’entrée des Espagnols, jusqu’en 1530, année lors de laquelle la région Ixil fut soumise militairement(2). Aujourd’hui, la population de l’Ixil, qui subsiste de l’agriculture vivrière, est l’une des plus pauvres et des plus isolées du pays. Elle souffre du manque de services de base tels que la santé, l’éducation, l’accès à l’eau potable et est fortement affectée par la dénutrition chronique(3). Dans la région, et à l’image de la situation nationale, ce n’est pas tant le manque de terres qui engendre la pauvreté –voire l’extrême pauvreté– et l’insécurité alimentaire, mais la concentration de celles-ci entre les mains de quelques propriétaires, héritage de mécanismes historiques d’expropriation(4).

L’Ixil, territoire à haute conflictualité agraire

L’accès à la terre est en effet une problématique structurelle, ancestrale de l’Ixil(5), et est une des causes fondamentales du haut niveau de conflictualité actuelle de la région. Dès 1871, année de la révolution libérale, le modèle d’agro-exportation s’étend à la région Ixil, provoquant l’expropriation de terres, et la formation d’un système de recrutement forcé de main d’œuvre indigène, soumise et exploitée dans les plantations. L’octroi de prêts, l’alcool, les tromperies, l’abus d’autorité et de la violence sont autant d’autres stratégies utilisées pour déposséder les paysans ixils de leurs terres, qui se concentrent progressivement entre les mains de grands propriétaires. Actuellement, le Quiché est le département qui compte le plus grand nombre de conflits agraires du pays(6). Celui opposant quatre communautés ixils aux propriétaires de la finca (propriété à vocation agricole) La Perla en est un exemple toujours d’actualité, et qui plus est, qui facilite aujourd’hui la construction controversée d’un méga-barrage hydroélectrique(7).

Depuis le début du siècle dernier, les familles originaires des communautés Ilom, Sotzil (Chajul), Sajsivan et Ixtupil (Nebaj) revendiquent la propriété de leurs terres ancestrales, usurpées par la finca La Perla(8). En 1975, l’Ejército Guerrillero de los Pobres (EGP, l’Armée guérillera des pauvres) fait son apparition publique avec l’assassinat de Luis Arenas –connu sous le nom de « Tigre de l’Ixcán »–, militaire et supposé propriétaire de la finca de café La Perla(9), symbole d’exploitation et de servitude. Son fils, Enrique Arenas hérite de la finca. Par la suite les communautés voisines intensifient leur soutien au mouvement de guérilla mais l’armée répond en installant une base militaire dans la finca en 1981 qui sera le point d’ancrage de nombreux massacres dans la région(10). La population ixil est alors considérée par l’armée comme ennemi interne et son territoire, base sociale de la guérilla. Pour autant, l’Ixil devient la cible de massacres, la majorité ayant lieu, selon la Commission pour l’éclaircissement historique (CEH), entre les années 1981 et 1983 dans le cadre de la politique de la terre brûlée(11). Au sein de la région Ixil, Chajul est la municipalité où s’observe le plus l’organisation de la population en CPR (Communautés de population en résistance), communautés de réfugiés internes qui fuient la répression de l’armée dans les montagnes. 60% de la population ixil est déplacée et soumise à des conditions de survie inhumaines, souffrant de la faim, du froid, du manque de vêtements et des maladies. Ainsi, l’usurpation de terre se poursuit pendant le conflit armé interne, facilitée par la fuite de la population –vers les CPR ou au Mexique–, qui abandonne ses terres pendant plusieurs années.

Un méga-barrage hydroélectrique sur la rivière Xacbal

Du fait des prix du café en 2001 et des difficultés du transport de produits agricoles, les propriétaires veulent donner un nouvel usage à la finca La Perla. Cette même année, est réalisée une étude d’impact environnemental (approuvée en avril 2002) pour un projet de méga-barrage (et centrale hydroélectrique) sur la rivière Xacbal ; cependant, le projet n’est pas exécuté, par crainte des propriétaires d’une réaction adverse de la population liée au conflit agraire. Ceux-ci vendent alors une partie de la finca à l’entreprise Hidro Xacbal S.A., qui appartient au Groupe Terra (Honduras) de la famille Facussé (un des principaux groupes qui ont soutenu le coup d’État militaire au Honduras, en juin 2009(12)) et dont le président Fredy Nasser Selman est un des plus puissants entrepreneurs privés de ce pays. Le barrage Xacbal, dont la construction a commencé à la fin de l’année 2006, doit entrer en fonctionnement cette année. Le coût de la construction s’élève à 227M$ (dont 182M$ proviennent de prêts d’un groupe de banques nationales et internationales). D’une capacité de fonctionnement de 94 mégawatts, il est le plus grand construit au Guatemala après celui du Chixoy (capacité de 270 MW). Le barrage du Chixoy, construit entre 1975 et 1982, grâce à une étroite collaboration entre les organismes de financement internationaux et le pouvoir militaire de l’époque, est d’ailleurs considéré comme un véritable désastre humanitaire et écologique(13).

Après les divisions héritées du conflit armé en Ixil –la formation des Patrouilles d’autodéfense civile (PAC) comme instrument de contrôle social a détruit le tissu communautaire–, l’installation de l’entreprise Hidro Xacbal provoque de nouvelles frictions, à l’intérieur des communautés, voire au sein-même des familles. Les familles situées à l’intérieur de la finca ont reçu des pressions, et se sont vues proposer de l’argent ou des terrains, en échange de l’acceptation de la construction du barrage. Différents partis politiques ont soutenu le projet dans leur campagne électorale, tout en ayant connaissance du fait que les terrains où se trouve la centrale hydroélectrique ont été acquis de manière illégale. Les communautés dénoncent l’accord signé par le maire de Chajul avec l’entreprise, qui autorise le projet sans leur consultation préalable(14), ainsi que des opérations de gestion peu transparentes de la part d’un maire accusé par le passé de corruption. L’entreprise affirme avoir versé en 2006 une somme de US$2,2 millions à la municipalité de Chajul pour une série de projets de développement, parmi lesquels l’apport d’électricité pour des écoles et des centres de santé. La municipalité de Nebaj soutient également le projet hydroélectrique : elle a reçu la somme de 200 000 quetzals pour le droit de passage de lignes d’interconnexions reliant Xacbal à la station de Huehuetenango et terminant à la sous-station La Esperanza, Quetzaltenango, à laquelle est destinée l’énergie électrique produite par Hidro Xacbal. En réponse aux protestations des communautés qui espéraient bénéficier d’un accès à l’électricité, le gérant de Hidro Xacbal, Erwin Hernández, qui a refusé la construction d’un générateur à Chajul, argumente que fournir de l’électricité aux dizaines de villages dispersées dans la région Ixil ne serait pas viable financièrement. Finalement le gérant a promis la création d’une sous-station pour fournir l’électricité pour cette zone tout en précisant que ce service ne relève pas de la responsabilité de l’entreprise mais de l’État(15).

Méga-projets, politiques publiques et intérêts privés

Cependant, depuis la privatisation de l’INDE (Institut national d’électrification) sous le gouvernement de Alvaro Arzú (1996-1999) et le transfert de la distribution et la production d’électricité à des entreprises transnationales, la production d’énergie hydroélectrique est devenue, au Guatemala, un véritable commerce.
Sous l’impulsion des politiques régionales comme le Plan Pueblo Panamá16, qui favorisent les investissements étrangers, de nombreux autres projets de barrages hydroélectriques sont en construction ou en attente d’approbation. Ceux-ci sont fortement contestés par les populations locales, à l’instar d’autres méga-projets d’exploitation des ressources naturelles se développant au Guatemala. Les communautés locales sont en effet rarement les bénéficiaires de ces projets : dans le cas des méga-barrages hydroélectriques, l’électricité produite est destinée à alimenter le système national et les impacts négatifs, eux, restent localisés.

En matière de conflictualité agraire et environnementale, le Secrétariat des affaires agraires constate que 35% des conflits se situe dans des zones d’expansion de cultures d’agro-carburants (canne à sucre et palmier à huile), d’industries extractives des ressources naturelles (exploitation minière) et de construction de grands barrages hydroélectriques. D’autre part, le ministère de l’Énergie et des mines justifie ces derniers par l’argument de crise énergétique et du besoin de développer les énergies « propres », alors que ce sont avant tout les intérêts économiques privés qui sont privilégiés et que les méga-barrages participent à la destruction des ressources naturelles, affectant ainsi le mode de vie des populations autochtones et portant atteinte à leurs droits environnementaux, économiques, sociaux et culturels.

1. Bonillo, Cristina, « Conflictos sociales se disparan en los departamentos ». Prensa Libre, 10 février 2010
2. Palacios Aragón, Marcio. Los hilos del genocidio Ixil en Guatemala. Guatemala, Armar Editores, 2005.
3. Le Guatemala est le pays qui a le plus important taux de dénutrition chronique d’Amérique latine, le 4ème au niveau mondial. (Luis Monterroso de l’Observatoire du droit à l’alimentation, in Contreras, Geovanni, « UE da aporte para atenuar crisis alimentaria », Prensa Libre, 10 février 2010.)
4. Ziegler, Jean. Mission au Guatemala. Rapport du rapporteur spécial ONU pour le droit à l’alimentation, 2006.
5. Durocher, Betina. Los dos derechos de la tierra : la cuestión agraria en el país Ixil, Tome III. Guatemala, FLACSO, MINUGUA, CONTIERRA, 2002. (citée dans Palacios Aragón, 2005)
6. Secretaría de Asuntos Agrarios de la Presidencia de la República. Memoria de labores, 2008.
7. Les affluents d’une rivière sont déviés afin de créer un lac artificiel en amont du mur du barrage. Puis le débit important de l’eau retenue, libérée à travers la centrale, produit de l’énergie mécanique transformée en énergie électrique.
8. En 1896, la finca correspondait à 990 hectares. Même si elle compte maintenant officiellement 2 790 ha, en réalité la propriété s’étend sur 5 850 ha alors que la moyenne de terrain possédé par une famille dans les quatre communautés est inférieure à 0,5 ha. « Reynolds, Louisa. Hidroeléctrica Xacbal genera descontento en población Ixil », Inforpress Boletín municipal nº148, et CALDH « Conflictividad de la Tierra : evidencias de violaciones a los derechos humanos en Guatemala », Guatemala, CALDH, 2009.
9. Cabanas Andrés. Los sueños perseguidos. Memoria de las Comunidades de Población en Resistencia de la Sierra. Tercera Prensa : San Sebastián, Espagne, 2000.
10. Les PAC étaient des groupes paramilitaires recrutés parmi la population de manière forcée. Parmi les massacres : Ilom (Chajul), 85 morts ; Estrella Polar (Chajul), 96 morts ; Chel (Chajul), 95 morts (mars 1982). La CEH reporte la destruction de 54 communautés entre 1980 et 1983 et un total de 52 massacres entre 1982 et 1989. Informe de la Comisión para el Esclarecimiento Histórico (CEH), 1999. Guatemala : Memoria del Silencio. Capitulo II. « Las Violaciones de los Derechos Humanos y Los Hechos de Violencia » (cas 945, 946 et 929).
11. Plan militaire génocidaire « Plan Campaña Victoria 82 », sous le gouvernement du Général Efraín Ríos Montt, actuel député au Congrès de la République, et leader du parti Front républicain guatémaltèque (FRG).
12. Solano, Luis. « La transnacionalización de la industria extractiva : la captura de los recursos minerales e hidrocarburos », El Observador, Año 4, nº 19, 2009.
13. Plus de 3 000 personnes allaient y perdre leurs terres ancestrales et ressources naturelles ainsi que leurs biens matériels et culturels (sites mayas sacrés) du fait de l’inondation de la zone en amont du barrage. L’opposition des populations affectées, se solda par le massacre de Río Negro du 13 février 1982, les survivants furent poursuivis et d’autres massacres eurent lieu par la suite dans la même zone. Les communautés lésées par le projet du Chixoy, qui n’ont toujours pas accès à l’électricité, demandent aujourd’hui la juste réparation pour les dommages subis et le jugement des responsables des massacres. Collectif Guatemala. Spoliation des ressources naturelles au Guatemala, droits indigènes, responsabilités internationales. 2006.
14. La Convention 169 de l’Organisation internationale du travail prévoit dans son article 6.1 de « Consulter les peuples intéressés, par des procédures appropriées, et en particulier à travers leurs institutions représentatives, chaque fois que l’on envisage des mesures législatives ou administratives susceptibles de les toucher directement ». Le Guatemala a ratifié cette convention en 1996.
15. Reynolds, Louisa, Op. Cit.

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