L’électricité oui, mais à quel prix ?

Avoir l’électricité au Guatemala est un luxe que tous n’ont pas. Le Gouvernement entend prendre des mesures afin d’y remédier. Mais que se cache-t-il derrière ces mesures dites en faveur du développement du pays et pour ses habitants ? Qui sont les véritables intéressés et les véritables gagnants dans cette course à l’électrification ?

Le 3 avril 2013, le Président de la République du Guatemala, Otto Pérez Molina, et son Conseil des Ministres ratifiaient l’accord gouvernemental n°145-2013. Dans cet accord, le gouvernement déclare d’urgence nationale et de nécessité publique la mise en place du Plan d’Expansion du système de Transport de l’Energie Electrique (Plan de Expansión del sistema de Transporte – PET) et du Plan d’Electrification Rurale (Plan de Electrificación Rural – PER). Le 26 janvier 2012, le Ministère de l’Energie et des Mines attribuait déjà la responsabilité de la réalisation du projet à l’entreprise Transport d’Energie d’Amérique Centrale S.A. – TRECSA (Transportadora de Energía de Centroamérica S.A.). Les travaux nécessaires à la réalisation de tels plans sont considérables : 853 kilomètres de câbles électriques qui traverseront 15 départements, 74 municipalités et plus de 400 communautés, 12 nouvelles stations-relais électriques et l’agrandissement de 12 autres déjà construites. Ainsi, seront reliés entre eux les principaux projets hydroélectriques du pays - existants ou à venir - pour former différents « anneaux » selon le secteur dans lequel ils se trouvent et distribuer l’électricité à la totalité du Guatemala.

Le gouvernement explique qu’il est inconcevable qu’autant de Guatémaltèques n’aient pas accès à l’électricité et que ces mesures sont indispensables au développement du pays, ce à quoi les populations concernées ont répondu, à plusieurs reprises, par un fort rejet : « Le développement dont parle le gouvernement n’existe pas. Il s’agit d’un développement destiné à eux-mêmes et non à nous, le peuple ».

En effet, les conséquences sont loin d’être aussi positives que l’affirme le gouvernement. Un exemple parmi d’autres : qui accepterait qu’on plante un pylône électrique dans son jardin au nom de la nécessité publique ? Cela pose de sérieux problèmes quant au respect du droit à la propriété individuelle et collective des habitants et des communautés. Au-delà de ces questions, d’autres problèmes, moins visibles de prime abord mais tout aussi graves, ont été soulevés, tels que les effets sanitaires néfastes des stations-relais sur la population vivant à proximité (cancers, problèmes cardiovasculaires) ou la forte relation entre hydroélectricité, mines et affaires au détriment du bien commun. En effet, alors que les autorités utilisent l’argument d’une carence en énergie électrique dans la majorité du pays qu’elles se doivent de combler par la construction de nouvelles centrales hydroélectriques, le pays est, en fait, en surproduction. Bien au-delà de la volonté de satisfaire les besoins de base de la population rurale, cette énergie en surplus est destinée à l’alimentation des entreprises extractives et aux besoins des pays voisins selon El Observador.
Le 20 avril 2013, lors de l’Assemblée des Peuples du Nord du Département de Quiché à Nebaj, des représentants des régions Ixil et Ixcan, Huehuetenango, San Marcos, Petén, Izabal, et de la Côte Sud ont dénoncé l’usurpation de leurs terres et des ressources naturelles par le gouvernement et les entreprises privées, ainsi que la violation des droits des peuples autochtones établis par la Constitution dans les articles 44 et 46 et par la Convention 169 de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) qui garantit le droit à la consultation des peuples autochtones.

JPEG - 106.4 ko
Ramon Cadena et Pedro Sica Chicaj lors de l’audience à la Cour constitutionnel. Photo du CMI

Les populations rurales affectées ont alors entamé un processus de recours d’inconstitutionnalité devant la Cour Constitutionnelle (CC) au cours duquel elles ont demandé l’avis du Ministère Public. Il a répondu, le 13 décembre 2013, que le décret 145-2013 était effectivement inconstitutionnel, comme l’a également affirmé le Procureur des Droits Humains du Guatemala, Jorge de León Duque. C’est le 6 mars 2014 qu’a finalement eu lieu l’audience publique où devaient s’exprimer les deux parties adverses. Etaient présents entre autres 27 délégués communautaires de différentes régions, tous signataires du recours d’inconstitutionnalité, accompagnés de leurs deux avocats Ramón Cadena et Rafael Rodríguez de la Serna, de la Commission Internationale des Juristes. Ce jour-là, Pedro Sica Chicaj, habitant de Cunén, dans le département de Quiché, a pris la parole dans sa langue maternelle, le k’iche’, au nom de tous ceux qui s’opposent à cet accord gouvernemental et a insisté sur «  l’importance de la voix du peuple ». Il a expliqué que «  l’accord (…) est totalement contraire à l’intérêt des peuples autochtones parce qu’il détruit, provoque, oblige les gens à livrer leur terre, il ne respecte pas, ne consulte pas et pour cela ne sert pas l’intérêt des peuples mais uniquement celui des entreprises ». Il s’est ensuite adressé directement aux magistrats en les prenant à partie : « Voulez-vous être du côté du peuple ou de celui des entreprises ? Selon vous, qu’est-ce qui a le plus de valeur : la voix du peuple ou l’argent des entreprises ? ». Le mécontentement gronde face à ce gouvernement qui brade fleuves et terres à diverses entreprises faisant du pays une usine à business, piétinant tout sur son passage, droits humains, biens communs et environnement compris, sous couvert d’un pseudo développement qui, en réalité, ne fait que renforcer les inégalités et les fractures sociales et territoriales. A la fin de cette même audience, Pedro Sica Chicaj a exhibé une balance déséquilibrée, symbolisant la situation actuelle de la justice au Guatemala, l’irrespect de la voix du peuple et la dévalorisation de la vie humaine face à l’enrichissement des chefs d’entreprises et a exprimé la nécessité de rééquilibrer la balance par l’annulation de l’accord gouvernemental.

En termes légaux, les paysans et paysannes ainsi que leurs avocats expliquent que le décret gouvernemental 145-2013 est inconstitutionnel car, en plus de violer le droit à la consultation préalable ainsi qu’à la propriété privée, il viole la Constitution du pays, notamment l’article 176. Ce dernier est clair en ce qui concerne la séparation des pouvoirs. Or, dans ce cas, le Président, en plus du pouvoir exécutif, s’octroie le pouvoir législatif, soit celui de dicter des lois, qui devrait être exercé par le Congrès. En résumé, le Président n’a ni le pouvoir ni le droit de déclarer l’urgence nationale d’un tel accord.

JPEG - 26.3 ko
Mauro Vay Gon, Blanca Julia Ajtum et Mariano García Carrillo, trois leaders de CODECA arrêtés le 26 juin 2014 à San Juan Ixcoy, Huehuetenango. Photo de Prensa Libre

Le 6 mars, lors de l’audience, les magistrats ont conclu qu’ils donneraient leur verdict dans un délai de 20 jours. En ce début juillet 2014, nous attendons toujours. Et, pendant ce temps, les projets hydroélectriques continuent de se multiplier, les contrats de se signer sans consultation et accord des populations concernées, l’énergie électrique reste aux mains du secteur privé, les populations les plus défavorisées continuent de payer des factures aux chiffres exorbitants et arbitraires, et les leaders communautaires qui se mobilisent pour la défense de leurs droits et de leurs territoires sont criminalisés. Les espoirs d’amélioration de la situation et d’une résolution des magistrats en faveur des paysans et paysannes sont minces. Le 30 janvier 2014, le gouvernement a émis une nouvelle proposition de loi, la loi 4782 de Servitude Obligatoire qui renforce encore un peu plus le pouvoir du gouvernement et des entreprises, leur permettant, entre autres, de s’accaparer des terres privées sans l’accord des propriétaires afin de mener à bien des projets déclarés de nécessité publique. Le 26 juin 2014, Mauro Vay, Blanca Ajtum et Mariana García, trois membres dirigeants du Comité de Développement Paysan - CODECA, comité en lutte notamment pour la nationalisation de l’électricité, ont été arrêtés et accusés en partie de couper les fils des compteurs électriques dans les communautés et de se connecter au réseau électrique illégalement en signe de protestation. Cette arrestation intervient le lendemain de la réunion entre Hugo Swire, Ministre de des Affaires Etrangères britannique, et différentes autorités du Guatemala dont le Président Otto Pérez Molina et la nouvelle Procureure Générale Thelma Aldana autour des thèmes « Droits humains et affaires ». Celui-ci a fait part de ses préoccupations en ce qui concerne les actions de CODECA allant à l’encontre des intérêts d’Energuate, entreprise chargée de la distribution de l’énergie électrique dans tout le pays et propriété de la multinationale britannique ACTIS.

Alors, quel est réellement le prix à payer pour avoir accès à l’énergie électrique ? Une chose est sure, c’est que ce prix est bien trop élevé pour les peuples autochtones qui continuent de lutter désespérément contre le Goliath des firmes qui dévore tout sur son passage.

1. Une station-relais électrique est une installation destinée à modifier et réguler les niveaux de tension d’une infrastructure électrique à l’aide d’un transformateur, pour faciliter le transport et la distribution de l’énergie électrique.
2.Gabriel, délégué communautaire de la municipalité de Nebaj, dans un entretien réalisé par ACOGUATE en avril 2014.
3.CMI, article « El Pueblo le da la oportunidad a la CC de nivelar la Justicia : Caso TRECSA ».

Navigation

AgendaTous les événements

octobre 2017 :

Rien pour ce mois

septembre 2017 | novembre 2017