Justice et Terre : une lutte incessante

Nos amis du groupe Pro Justicia Nueva Linda ont commémoré, le 28 août dernier le septième anniversaire du massacre perpétré le 31 août 2004 lors de l’expulsion violente de la Finca Nueva Linda(1), où neuf membres du groupe perdirent la vie en réclamant que justice soit faite dans l’affaire de la disparition d’Héctor Reyes. Ce fut aussi l’occasion de présenter à toute la communauté l’étude productive financée par l’association genevoise Km.207 et de faire un point avec les dirigeants du groupe sur les conséquences de la tempête Agatha et l’extradition depuis les États-Unis de Lázaro Cruz Samayoa, membre du groupe Pro Justicia, sous le coup d’un mandat d’arrêt international suite aux évènements d’août 2004.

L’actualité du groupe Pro Justicia ce dernier trimestre, ne cesse de nous rappeler les problématiques structurelles auxquelles font face l’État guatémaltèque et surtout sa société civile. Dans le cas de nos amis de Nueva Linda tout pourrait être résumé en deux mots : justice et terre.

Le 15 juillet dernier, Lázaro Cruz Samayoa arrivait à l’aéroport de la capitale sous escorte policière, en provenance d’Arizona suite à l’exécution du mandat d’arrêt émis par la justice guatémaltèque en novembre 2004. En effet, en rapport aux évènements violents survenus lors de l’occupation de la Finca Nueva Linda, le Ministère Public (MP) considérait Lázaro coupable de onze chefs d’accusation : meurtre, tentative de meurtre, blessures légères, blessures aggravées, sédition, intimidation publique, incitation à commettre un délit, association illicite de personnes armées, attentat, résistance avec violence et désobéissance. Le groupe Pro Justicia ainsi que l’Association des Comités de développement paysan (CODECA) dénoncèrent via communiqué de presse l’impunité régnante dans les affaires d’Héctor Reyes et de l’expulsion violente, en rappelant la responsabilité de plusieurs hauts fonctionnaires du gouvernement de l’époque, présidé par Oscar Berger (voir encadré). Certes Lázaro portait une arme lors de l’expulsion, mais son arrestation dénote les contradictions inhérentes au système judiciaire guatémaltèque, qui a voulu accusé une seule personne des évènements d’août 2004 et qui a fermé les yeux sur les violations des droits humains(2) commises par les agents de la Police nationale civile (PNC). De plus, lors de sa première comparution le 19 Juillet dernier devant le Tribunal pénal de première instance du département de Retalhuleu, les chefs d’accusation les plus graves ont été retirés, ce qui selon Mariano Calel dirigeant du groupe Pro Justicia, serait une stratégie des pouvoirs publics. En effet, en rabaissant le profil de l’affaire, ceux-ci éviteraient de dévoiler leur manque de diligences dans les affaires concernant le groupe Pro Justicia. Le début du procès contre Lázaro est programmé pour le mois de décembre.

Profitant du regain d’attention médiatique(3), le groupe Pro Justicia a initié le processus visant à présenter ses affaires à la Commission internationale contre l’impunité au Guatemala (CICIG), afin de faire valoir leur droit à un procès équitable dans les affaires de la disparation d’Héctor Reyes et du massacre du 31 août, face à l’abandon quasi total du MP. La prochaine étape serait l’audience avec le nouveau commissaire de la CICIG, Franciso Dall’Annese.

Présentation du projet productif le 28 août 2010

Présentation du projet productif pour le développement intégral des familles de Nueva Linda

Après de longs mois d’échanges entre le groupe Pro Justicia, CODECA, le Collectif Guatemala et le consultant Mariano Garrido, l’étude productive fut présentée aux familles de Nueva Linda le 28 août dernier, activité précédant la commémoration du massacre du 31 août 2004. L’étude est structurée en cinq grandes parties : données socio-démographiques de la communauté Nueva Linda, programme d’organisation sociale pour la gestion, programme de développement agraire durable, programme de développement urbain et programme de renforcement institutionnel.

Les informations à souligner sur la structure sociale sont par exemple le fait que 52% de la communauté a entre 18 et 35 ans, un quart de la population est analphabète, et contrairement à la situation nationale les femmes ont un plus haut niveau d’éducation que les hommes. Le revenu moyen mensuel d’une personne s’élèverait à environ 420 quetzales (42€) et l’ensemble des femmes ayant un revenu mensuel stable (soit 3% de la population) cumule un revenu moyen mensuel de 800 quetzales (80€).

Le programme d’organisation sociale pour la gestion a pour objectif de favoriser la gestion sociale et le développement local de la communauté à travers la formation juridico-organisationnelle de dirigeants capables à leur tour de former les jeunes générations. Ce programme est complémentaire de celui du renforcement institutionnel qui vise à doter les dirigeants du groupe de tous les outils nécessaires à la gestion associative.

Ce chapitre comprend aussi une formation spécifique pour les femmes de la communauté afin de les intégrer activement dans la gestion politico-sociale de la communauté mais aussi en leur donnant l’espace pour développer leurs propres activités productives. Cette partie a été intégrée à l’étude suite à la réalisation d’ateliers pour connaître les préoccupations et attentes des femmes concernant le développement organisationnel et productif du groupe.

Le programme de développement agraire durable contemple la production de maïs, de mangue, de banane et de bétail laitier et ce, en tenant compte des possibles conditions climatiques du futur emplacement de la communauté. Ce programme oriente la production en deux sens : celui de la commercialisation et l’entrée dans les circuits du commerce équitable et celui de la garantie de la souveraineté alimentaire de l’ensemble des familles.

Le programme de développement urbain détaille la matérialisation de la nouvelle communauté sur une extension de 21 hectares, comprenant des habitations, un jardin d’enfants, des écoles primaires et secondaires, un centre de santé, une salle polyvalente, une bibliothèque et un centre de formation et apprentissage. Le coût estimé de ce programme s’élève à 973 000 €.

Selon les commentaires de nos amis, le groupe n’a jamais été aussi près que cette année de voir aboutir le processus de négociation pour l’obtention de leurs terres. Cependant la crise économique mondiale a obligé le gouvernement à geler les budgets de plusieurs fonds sociaux, y compris le Fond de terres (FONTIERRA), organisme qui gère, en partenariat avec le Secrétariat des affaires agraires, l’attribution de terres. Mauro Vay Gonón, dirigeant du CODECA(4), reste cependant optimiste quant aux avancées des négociations puisque le budget alloué au groupe de Nueva Linda aurait été débloqué avant l’annonce du gel des fonds sociaux.

Ainsi en attendant l’obtention des terres, et à la demande des membres de la communauté, l’atelier d’informatique et l’espace de réflexion réservé aux femmes vont se poursuivre grâce au financement de l’association suisse Km.207. Le groupe Pro Justicia a également souhaité mettre en marche le programme d’alphabétisation « Yo si puedo » ("Oui je peux") -qui ne dépend pas de la variable acquisition de la terre comme d’autres chapitres de l’étude- que propose l’ambassade cubaine et qui a déjà fait ses preuves au Guatemala et dans 30 autres pays(5). La communauté envisage déjà la construction d’une cabane-école au bord de la route pour accueillir les pédagogues cubains.

Dernières nouvelles du campement après le passage de la tempête Agatha

Grâce à la réponse immédiate de nos adhérents suite à l’appel au don du mois de juillet, la somme collectés (1140€) a servi quasi intégralement à l’achat de matériaux -notamment du bois- pour la reconstruction des cabanes détruites et la consolidation de celles qui avaient résisté au le passage de la tempête.

Dans la nuit du 17 août dernier, une cabane-cuisine du campement a été incendiée et le Groupe ne sait pas si cet incident est accidentel ou délibéré.

1. Le groupe Pro Justicia avait occupé de manière pacifique la Finca Nueva Linda, grande propriété terrienne appartenant à l’espagnol Carlos Vidal Fernández, commanditaire de la disparition d’Héctor Reyes le 5 septembre 2003. Suite à l’expulsion violente de 2004, les membres du Groupe Pro Justicia se sont installés dans un campement aux abords de l’entrée de la Finca.
2. Violations constatées dans un rapport du Bureau du Procureur des Droits Humains (PDH) et dans le rapport de l’organisation Rights Action « Masacre en Nueva Linda : caso abierto ».
3. Les médias guatémaltèques, à l’exception du quotidien La Hora, ont mené au lendemain de l’extradition, une campagne de diffamation à l’encontre de Lázaro en publiant des informations biaisées et qui ne mentionnent en aucun cas les raisons de l’occupation de la Finca.
4. CODECA est l’entité qui négocie avec FONTIERRA l’acquisition des terres au nom du groupe Pro Justicia.
5. Así dejamos de ser analfabetas.

Pour aller plus loin : Le cas Vielmann et Sperissen
JPEG Au début du mois d’août, la juge du Tribunal premier de haut risque (Tribunal Primero de Alto Riesgo) a émis un mandat d’arrêt international à l’encontre de Carlos Vielmann -ex-ministre de l’Intérieur- et Erwin Sperissen -ancien chef de la PNC- pour leur responsabilité dans les exécutions extrajudiciaires commises au cours de la mutinerie dans le centre pénitentiaire Pavón en 2006.

Lors de l’expulsion violente des paysans du groupe Pro Justicia Nueva Linda, Sperissen demanda l’appui de l’armée avec l’approbation du ministre Vielmann. Les autorités guatémaltèques ont formulé une demande d’extradition à l’encontre de Sperissen. Cependant ce dernier est citoyen suisse, ce qui rend légalement impossible l’extradition. La section suisse de Amnesty International et TRIAL (Track Impunity Always) ont appelé les autorités suisses à collaborer avec les autorités guatémaltèques*, le procureur général du canton de Genève, Daniel Zappeli a ouvert une enquête**.

Le 14 octobre dernier, le juge de l’audience nationale de Madrid, Santiago Pedraz, a placé Vielmann -résidant en Espagne, pays dont il aurait obtenu la citoyenneté fin 2009- en détention pour « risque de fuite et d’obstruction à l’enquête menée à son encontre au Guatemala ».

* Appels aux autorités suisses à collaborer avec l’enquête.
** Ex policier guatémaltèque sous enquête à Genève. Source.

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