Expérience d’une accompagnatrice du Collectif Guatemala : « Alors, c’était comment ? »

En 2013, le Collectif Guatemala a permis à quatre accompagnateurs de rejoindre le projet ACOGUATE sur le terrain. Laure a vécu dans l’équipe de Huehuetenango/San Marcos de septembre 2013 à mars 2014. Elle a doucement posé ses valises en France, intégré le Bureau du Collectif Guatemala et participe activement à ses activités. Elle prend aujourd’hui le temps de partager avec vous son expérience du Guatemala et le quotidien d’une accompagnatrice internationale.

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Laure en flagrant délit de gourmandise à Huehuetenango

Comment, seulement quelques semaines après le retour, relater une expérience de six mois sur le terrain en tant qu’accompagnatrice internationale au Guatemala ? Telle est ma réaction à chaque fois que l’on me pose cette fameuse question :
« Alors, c’était comment ? ».

Six mois c’est long et court à la fois. On observe et vit le quotidien des défenseur-es des droits humains, on partage des bribes d’histoires, des sourires, des larmes, des ressentis, des repas, des urgences, des coups durs, des victoires… On voit de près ce que l’on apercevait à travers un écran, un article, une émission de radio. On comprend, au fil des jours et des sorties, le contexte qui entoure ces femmes, ces hommes, ces enfants guatémaltèques, dans la lutte pour le respect de droits considérés comme inaliénables. Des droits qui nous paraissent acquis.

Dans les régions de Huehuetenango et San Marcos, nous suivons essentiellement des cas de lutte pour la défense du territoire des communautés autochtones contre les mégaprojets qui s’installent et accaparent leurs terres. Pour la troisième fois. Ce sont les mots d’un leader que nous accompagnons. Trois génocides : le premier prend la forme de la colonisation espagnole, le second, celle du conflit armé, et le troisième, actuel, plus silencieux mais tout aussi efficace, se concrétise par l’arrivée et la prolifération des mégaprojets au Guatemala.

Pays riche d’une culture ancestrale maya mais aussi riche en ressources naturelles. Richesses qui, dans le modèle de développement extractif sur lequel est basée notre société actuelle, attirent de nombreuses multinationales des pays du Nord… Leur installation s’accompagne d’une augmentation immédiate de la conflictivité sociale. Les conséquences néfastes sont nombreuses : épuisement de certains éléments nutritifs des sols, développement excessif des ennemis des cultures, menace de la faune et de la flore, développement des maladies chez les populations vivant aux alentours. La société civile est très organisée dans les deux régions où j’ai pu intervenir. Les consultations populaires furent nombreuses et la lutte s’est institutionnalisée par la création de nombreuses organisations locales, départementales ainsi que des conseils mayas. Cependant les multinationales, soutenues par les gouvernements successifs, ont une stratégie méticuleuse pour arriver à leur fin : l’exportation des productions qui leur permettra une rentabilité, ce « nouveau » diktat qui - contre toute attente ! - ne profitera jamais aux populations locales.

La conjoncture est de plus en plus inquiétante depuis mai 2012 avec l’état de siège déclaré à Barillas. Les demandes d’accompagnement à destination de notre équipe n’ont cessé de se multiplier avant, pendant et après mon volontariat sur place. Nous avons pu accompagner des cas très actuels, toujours dans l’urgence et dans l’attente – non espérée – de nouvelles situations de tensions. En effet, les défenseur-es que nous accompagnons sont de plus en plus menacés du fait de leur travail dans la lutte pour la défense du territoire. Cette criminalisation a de nombreux visages : diffamations, intimidations, menaces, campagnes de discrédit, violations de domicile, licenciements, enlèvements, assassinats, militarisation, détentions arbitraires… En outre, la judiciarisation des cas est très forte. Des actions en justice sont de plus en plus régulièrement intentées contre les défenseur-es des droits humains. Les procédures pénales de la majorité des affaires médiatiques (au Guatemala) sont entachées d’irrégularités telles que les détentions arbitraires, le prolongement excessif de la détention préventive et le dépassement du délai raisonnable.

La situation actuelle ne promet pas un avenir fleurissant pour les communautés autochtones souffrant du pillage incessant de leurs ressources et de leurs cultures. Cependant, ce qui m’a marquée tout au long de ces six mois, c’est cette grande force qu’ont ces défenseur-es, cet espoir, cette vision à long terme, cette volonté de ne jamais laisser tomber, au prix de leurs vies. Pour que celles de leurs enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants peut-être, soient meilleures. Pour leur montrer l’exemple. Aller au bout de son engagement et lutter pour le respect de certaines valeurs qui leur paraissent essentielles. Et notre présence leur apporte avant tout, selon moi, un appui moral. Se sentir entendu mais surtout écouté, moins isolé. L’accompagnement moral est celui qui est le plus visible, le plus direct, le plus humain. Et cette confiance qui s’est établie entre ces communautés accompagnées et nous, accompagnateurs, existe grâce à la pérennité du projet, sa continuité, son engagement.

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Communauté de Becana, Barillas, Huehuetenango

Ca y est. Je me suis égarée, échappée de cette question tellement banale, mais que je serais capable de poser dans la situation inverse. Je suis partie dans des descriptions philosophiques, conjoncturelles, historiques. Parce que, pour moi, il est difficile de parler du Guatemala sans creuser dans son passé, se perdre dans son présent et se projeter dans l’avenir. Cependant, pour partager l’expérience d’« acco » de manière plus concrète, en voici quelques illustrations. J’ai passé des semaines dans le campo entre observations de réunions, de procès, visites d’organisations, de familles ou d’anciens détenus, couché à l’hôtel, aux sièges des organisations, chez les familles, pris le bus, parcouru des kilomètres, découvert des paysages et des cultures divers et variés. Partagé presque 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 mon quotidien avec mon binôme. L’immersion dans les campagnes guatémaltèques est ponctuée de brefs retours à la capitale. Réunions, retrouvailles avec les « collègues français » (je ne suis pas toulonnaise mais presque !), partage d’informations, stratégie de communication, festivités, vie culturelle font ces quelques jours de « citadinité ».

Mon récit est quelque peu décousu mais les missions les plus passionnantes sont rarement les plus faciles à décrire. Partir six mois avec le Collectif Guatemala, c’est une belle leçon de vie, un échange de connaissances, d’expériences, aussi bien avec les personnes que l’on accompagne qu’avec la coordination ou les autres accompagnateurs dans le projet. C’est une mission riche en émotions, en rencontres, en découvertes. Une mission qui marque.

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