Entretien avec Fausto Sánchez Roblero et Rolando López Crisóstomo

Entre le 27 novembre et le 11 décembre 2017, le Collectif Guatemala et ses partenaires organisent une nouvelle tournée européenne de défenseurs des droits humains guatémaltèques. Nous recevrons Fausto Sánchez Roblero et Rolando López Crisóstomo, invités pour témoigner de la répression et criminalisation engendrées par l’entreprise Hidro Salá, qui tente d’implanter un projet de centrale hydroélectrique sur le territoire de la municipalité de San Pablo (département de San Marcos), sans le consentement de la population locale, majoritairement maya Mam. La tension dans cette région a augmenté à partir de 2014 et depuis ce ne sont pas moins de douze personnes qui ont été mises en examen et incarcérées. Fausto Sánchez Roblero , innocent, a passé deux ans et trois mois en prison.


Pouvez-vous commencer par vous présenter ?

Fausto Sánchez : Mon nom est Fausto Sánchez Roblero. Je viens d’un hameau de la municipalité de San Pablo, département de San Marcos et je suis un des ex-prisonniers politiques de la municipalité de San Pablo.

Rolando López : Je suis Rolando López Crisóstomo de nationalité Maya Mam, de San Marcos. Je suis membre du Conseil Mam de Te Txe Chman du département de San Marcos et de l’Association pour le développement intégral du peuple Maya Ajchmol, des institutions propres au peuple Mam, qui font partie du peuple et des luttes dans le département de San Marcos.


Pourriez-vous expliquez au public européen quelles sont vos luttes pour la défense du territoire et quelle est la situation en termes de droits humains ?

F. S.  : Notre lutte est toujours en défense des droits humains. Nous exigeons de l’État qu’il nous reconnaisse et qu’il nous respecte en tant que peuple légitime, et comme peuple originaire, et qu’il respecte notre territoire et les biens qui s’y trouvent. Notre territoire n’a pas été respecté, nos autorités (ancestrales) n’ont pas été respectées. Il y a de graves violations des droits humains. C’est pourquoi nous nous sommes mobilisés pour défendre la légitimité de nos droits.

R. L.  : Je déplore les violations des droits humains collectifs et individuels des peuples originaires, des défenseur.e.s des droits humains, des organisations sociales, des autorités ancestrales des peuples. Un des droits fondamentaux que nous défendons est celui du territoire. Nous, de nationalité Maya Mam, disposons de notre propre territoire. Celui-ci a été divisé de manière administrative par l’État guatémaltèque en quatre départements : Huehuetenango, San Marcos, Retalhuleu et Quetzaltenango. L’État du Chiapas [Mexique] fait partie du territoire Maya Mam. Un autre des droits systématiquement violés par l’État guatémaltèque est le droit à la consultation. Car quand l’État guatémaltèque accorde des licences minières et de construction de barrages hydroélectriques, il est obligé de consulter les peuples, afin de savoir si nous sommes d’accord ou non avec le développement de ces projets extractivistes. Mais il ne le fait pas, donc il viole les droits des peuples originaires. Il y a également une forte criminalisation envers les leaders communautaires, les autorités communautaires et les autorités ancestrales, comme l’a précisé mon camarade Fausto, qui fait partie des autorités ancestrales du peuple Maya Mam de San Pablo (département de San Marcos), tout comme Oscar Sánchez qui fait aussi partie de l’Assemblée ancestrale du Conseil Mam au niveau du département. Don Fausto est déjà acquitté mais Don Oscar est toujours accusé [en liberté conditionnelle].


Quelles sont les revendications des communautés ?

F. S. : Nous exigeons d’être respectés. On nous impose des mégaprojets et de nombreuses lois, qui vont à l’encontre du développement et de notre culture. Dans notre communauté, nous exigeons que l’auto-détermination de notre peuple soit respectée.

R. L.  : En tant que peuples originaires et peuple Maya Mam, il s’agit de revendiquer, de défendre et de positionner notre territoire comme nationalité Maya Mam mais également de faire valoir et de reconstituer notre autorité ancestrale pour défendre la vie, la Terre-Mère et le territoire. Nous sommes les instances légitimes des peuples qui doivent être consultés. Consultés non pas par les entreprises, mais par l’État du Guatemala, et ceci, en respectant nos coutumes, les standards internationaux, comme la convention 169 [de l’OIT], et le code municipal. La consultation est un principe et un droit fondamental des peuples.


Comment est la situation depuis la libération des prisonniers politiques en avril 2017 ?

F. S. : C’est vraiment difficile à expliquer, car c’est une torture psychologique que nous vivons – et notamment que moi j’ai vécu – perpétrée par l’État guatémaltèque. Je dis parfois que ces faits de répression planifiés et dirigés depuis l’État nous rappellent les mécanismes et la logique mis en place durant l’époque du conflit armé parce que ce sont les mêmes tactiques. Aujourd’hui l’Etat n’a plus recours à la torture physique mais à la torture psychologique.

R. L. : En 2014, les camarades ont été détenus. Depuis 2014 environ, il y a eu douze prisonniers. Mais l’un d’eux, Fausto Sánchez, a été emprisonné plus de deux ans, deux ans et trois mois, sans avoir commis de délit. Il a été acquitté, il en est de même pour les autres camarades. Donc, aujourd’hui six sont sortis de prison. Grâce à notre lutte. Une grande lutte et beaucoup de travail. Coordonner, faire des alliances avec d’autres organisations, comme les avocats, comme ACOGUATE, comme la Commission internationale de juristes, Protection international, l’Association des avocats Mayas, le Cabinet d’avocats des droits humains... Et d’autres qui nous ont soutenus. Il en reste toujours quatre en prison, et deux accusés : les camarades Oscar et Licardi, qui bénéficient de la liberté conditionnelle, dont on ne sait pas quand auront lieu les procès.


Et quel est le rôle du Conseil Maya Mam et de l’Association pour le développement intégral Maya Ajchmol ?

R. L. : L’Association pour le développement intégral Maya Ajchmol et le Conseil Maya Mam sont des institutions propres au peuple Mam, elles font partie intégrante du peuple. Ce qui se passe à San Pablo n’affecte pas seulement le peuple Mam de cette municipalité, mais tout le peuple Mam du département de San Marcos. Cela touche tout le peuple Maya et les peuples qui cohabitent à San Marcos : les Sipacapenses, le peuple Quiché, le peuple métis. Ça affecte aussi tout le peuple Maya Mam, celui d’ici, celui du Chiapas, et tous les peuples originaires qui défendons notre vie. Nous faisons toutes et tous partie de cette lutte, les institutions, les organisations, les autorités ancestrales. Mais il y a aussi d’autres organisations à San Marcos, comme par exemple le Mouvement des travailleurs paysans, le FRENA, la Jeunesse rouge, le Conseil Mam, la Pastorale sociale etc. Elles font aussi partie de la lutte pour la défense des droits humains.


Quelles sont vos attentes en ce qui concerne la tournée européenne ?

F. S.  : C’est de faire connaître réellement la répression dont nous souffrons ici comme peuples légitimes, comme peuples authentiques. Car les médias de l’État guatémaltèque, et tous les médias officiels ici au Guatemala sont proches des classes au pouvoir. Les informations qui sortent de notre pays disent autre chose. Mais ici, nous vivons une dure réalité, vraiment. Il y a des martyrs, il y a une souffrance, un calvaire vécus par le peuple ici au Guatemala. Donc, je pense que c’est important de faire connaître ce que nous vivons, et ce que j’ai vécu en chair propre.

R. L.  : Nos attentes sont de faire connaître les violations des droits humains vécues par le peuple Mam à San Pablo et dans le département de San Marcos de la part de l’État et des entreprises transnationales comme Hidro Salá. Par ailleurs, nous savons qu’il y a des fonds publics français dans le projet Hidro Salá. Nous voudrions donc aussi le faire savoir, car peut-être que personne ne sait (ou peut-être que si) ce qu’ils génèrent avec leurs investissements : la violation des droits humains des peuples de San Pablo, San Marcos. Nous voulons faire connaître cela au peuple européen mais aussi faire prendre conscience aux gens qu’il faut qu’ils nous aident à informer leurs compatriotes, pour que nos droits légitimes cessent d’être violés. Nous voudrions aussi faire prendre conscience aux diplomates, aux politiques, aux autorités françaises qu’il est également important de maintenir ce lien, cette alliance avec le Guatemala, comme vous le faites, vous, les organisations des droits humains, en défendant nos droits et non pas en les violant. Nous voulons donc maintenir cette relation d’harmonie, de justice et de paix entre les peuples et les pays.


Pourriez-vous nous dire quelques mots sur le cas de la mine Marlin ?

R. L. : C’est un autre problème que nous avons depuis 2002 : l’extraction minière à San Miguel Ixtahuacán, dans le territoire de la nationalité Maya Mam. Nous avons également été violentés dans nos droits fondamentaux à cause de cette exploitation minière, même si aujourd’hui elle est en processus de fermeture. Nous déplorons que l’entreprise et l’État du Guatemala n’assument pas leur responsabilité pour les dommages occasionnés dans la vie du peuple Mam de San Miguel Ixtahuacán.


Voulez-vous ajouter quelque chose ?

F. S. : Nous sommes criminalisés uniquement pour défendre notre Terre-Mère, un droit qui est légitime et qui est un droit humain. Un droit qui nous permet de réclamer que la consultation communautaire soit respectée. Car nous avons le droit d’être informés et d’être consultés. Mais malheureusement, l’État du Guatemala ne l’a pas fait. Ceux qui sont chargés de faire respecter les lois devraient être ceux qui les respectent en premier, mais ici au Guatemala, c’est tout le contraire. Car ce sont les premiers à les violer.

R. L.  : Je remercie le Collectif Guatemala en France pour cet effort et pour ouvrir ces espaces, parce que nous croyons qu’il est fondamental de renforcer cette alliance entre peuples originaires, peuples amis, entre pays amis pour chercher la paix. Au Guatemala, nous avons besoin de beaucoup de soutiens, de beaucoup d’influence internationale pour que les choses changent. Donc oui, nous avons besoin de soutiens et de l’accompagnement international car aujourd’hui, au Guatemala, nous vivons une crise politique, économique dans laquelle les droits humains sont très peu respectés. C’est pour cela que nous demandons spécifiquement cette fraternité entre peuples.

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