Ríos Montt - Un procès pour l’histoire, la mémoire et l’avenir du Guatemala

Edito du bulletin Solidarité Guatemala 203 (Mars 2013)

Le 19 mars 2013, les survivants ixils du génocide maya écrivent ce jour l’histoire du Guatemala.

Ils y sont : plus de trois décennies après les principaux massacres, quinze ans après la publication du rapport de la Commission d’éclaircissement historique qui concluait à des actes de génocide, douze ans après le dépôt de la première plainte, ils témoignent devant un tribunal : face à eux, Ríos Montt, l’homme symbole de la répression sans nom qui s’est abattue sur les peuples mayas entre 1975 et 1985.

Après tant de temps, les mots des victimes, dans cette langue ixil douce, feutrée, rugueuse et claquante, sont assénés avec calme, précision et émotion par les dizaines de témoins qui se succèdent, en contraste avec l’immense cruauté des faits racontés.

Un procès historique pour l’Amérique latine, a-t-on dit ; une première aussi et surtout dans les annales de la justice internationale, puisque c’est le premier procès dans le monde à l’encontre des auteurs intellectuels d’un génocide jugé par des juges nationaux dans le pays même où les crimes ont été commis(1).

David contre Goliath : les membres de la communauté maya ixil, représentants d’un peuple historiquement discriminé, marginalisé, que l’on voulait éradiquer de l’histoire du pays, contre Ríos « de Sangre » Montt, le principal homme fort du Guatemala des 40 dernières années(2).

Comment en est-on arrivés là ?
A 86 ans, nombre d’analystes estiment que la faction de l’oligarchie militaire qu’il représente a de moins en moins de pouvoir par rapport à d’autres clans aujourd’hui à la tête du pays.

Pourtant, l’essentiel n’est pas là : la persévérance, la soif de justice et de dignité des témoins des massacres réunis au sein de « l’Association pour la Justice et la Réconciliation » (AJR) ; le courage et l’intelligence des avocats et des associations de défense de droits humains qui les ont accompagnés depuis 15 ans dans ce processus ; les centaines d’accompagnateurs internationaux qui se sont succédé depuis 2000 à leurs côtés ont permis que l’espoir de rendre leur mémoire aux morts, et leur avenir aux descendants, ne s’éteigne pas.

La flamme, fragile, a vacillé de nombreuses fois pendant toutes ces années, sous le coup des menaces et intimidations, de la peur gravée dans le corps des survivants, de la corruption d’un système judiciaire national érigeant l’impunité en système, de l’indifférence, de l’autisme et du mépris d’une partie de la société et des élites guatémaltèques. Elle a failli s’éteindre, à mesure que les plaintes étaient rejetées, contestées, enterrées, que les témoins vieillissaient.

Et la flamme a resurgi, grâce à un contexte enfin un peu plus favorable : quelques changements clés survenus depuis deux ans au sein du monde judiciaire, des juges et procureurs qui ont, dans un climat de dénigrement permanent, voulu montrer que même au Guatemala, justice pouvait rimer avec indépendance ; et la perte par Ríos Montt, l’an dernier, de son immunité parlementaire.

Aujourd’hui, techniquement et légalement, Ríos Montt et Rodríguez Sánchez, son directeur des services des renseignements de l’époque, sont jugés « uniquement » pour les actes génocidaires commis contre la population ixil, et non contre les autres peuples mayas. Il manque sur le banc des accusés de nombreux autres auteurs intellectuels et matériels qui ont participé à la tentative d’extermination des peuples mayas. Le président actuel, Otto Pérez Molina, en est un exemple, commandant militaire de cette même région ixil à l’époque, comme l’a rappelé, au 10e jour du procès, un témoin en vidéoconférence mis sous protection du Ministère public.

Mais à travers ce procès historique, à travers les mots et témoignages des survivants ixils, ce sont toutes les victimes mayas du conflit qui donnent de la voix, comme en témoigne la présence des survivants des peuples maya qeq’chi, chuj, quiché, qanjo’bal, mam, kaqchikel, achi à leurs côtés dans la salle d’audience.

A travers ces voix, c’est toute une société divisée, percluse de siècles de racisme, qui apprend peu à peu, enfin, à se regarder. Alors que les médias, les élites et jusqu’à l’école n’accordaient que peu de place et de crédit à ce qui s’est passé, tous les médias nationaux sont aujourd’hui à l’audience, se rendent compte, et tant bien que mal rendent compte.

Les forces de l’ombre tentent tout ce qu’ils peuvent pour empêcher un verdict historique : encarts payants dans la presse des associations de militaires dénonçant des survivants payés ou accusés de terrorisme ; tentatives d’obstruction de la justice des avocats de la défense, avec des recours plus absurdes les uns que les autres, menaces de mort ... Et jusqu’à ce que le verdict soit rendu, des représailles de tout type ne sont pas à exclure. Une chose pourtant est sûre : ces forces semblent avoir perdu le soutien tacite de l’opinion publique : alors qu’ils appelaient à un grand rassemblement pour dénoncer ce procès « commandité de l’étranger  », ils n’ont réuni que 40 personnes sur la place présidentielle, qui se sont dispersées au bout d’une heure...

Les survivants écrivent l’histoire et ils en sont conscients, comme le dit le président de l’AJR, qui regroupe les victimes parties civiles dans le procès, quand on lui demande ce que représenterait pour le Guatemala un tel jugement :

« Cela signifierait qu’il y a une justice pour tous, quel que soit le grade ou le niveau économique de la personne. On n’a jamais réussi cela avant au Guatemala. Cela resterait comme un précédent pour notre peuple, mais aussi pour les autres pays qui cherchent à obtenir justice. Ce serait aussi un précédent pour la nouvelle génération, pour celle qui est là et celles qui viendront, pour qu’elles connaissent la vérité. Pour qu’elles sachent ce que signifie la guerre sale, une guerre contre des gens qui ne pouvaient se défendre, et qui n’étaient pas coupables de ce dont on les accusait »(3).

1. Les juges du tribunal de Nüremberg étaient constitués de représentants des pays alliés ; au Cambodge, le tribunal spécial avait à sa tête des juges et procureurs internationaux ; au Rwanda, et pour l’ex-Yougoslavie, des tribunaux pénaux internationaux spéciaux ont été installés, respectivement à Arusha (Kenya) et à la Haye (Pays-Bas).
2. Candidat présidentiel en 1974, il est porté au pouvoir par un putsch au sein de l’armée, le 7 mars 1982, discrètement appuyé par la CIA. Ses 15 mois à la tête du pays sont les plus sanglants des 36 ans de conflit armé interne. En 1985, il est décoré par le Pentagone d’une Commendation Medal. Par 3 fois candidat à l’élection présidentielle, président de l’assemblée nationale guatémaltèque, installant un homme-lige à la présidence, de 2003 à 2007, il ne perd son immunité parlementaire qu’en janvier 2012.
3. http://acoguate.org Interview parue sur le blog d’ACOGUATE, plateforme des organisations d’accompagnement international au Guatemala. Un compte-rendu de chaque journée d’audience y est aussi publié en français, espagnol et anglais.

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